|
Georges Nestler Tricoche Terre-Neuve
et alentours Editions Pierre Roger - 193? A
SAINT-PIERRE-ET-MIQUELON CHAPITRE XIV Saint-Pierre comme le voit
le touriste En parlant de Terre-Neuve, nous avons fait remarquer qu'il
se commet constamment des erreurs sous le rapport de la situation de cette île,
que nombre de gens, même dans l'Amérique du Nord, considèrent
comme faisant partie du Canada. Nous avons été encore plus surpris
de constater que, pour bien des Français de la métropole, le status
géographique de Saint-Pierre-et-Miquelon est tout aussi nuageux. Fréquemment,
des lettres, des colis destinés à cette colonie y arrivent adressés
: Saint-Pierre, Saint-Pierre-et-Miquelon (Martinique), ce qui est d'autant plus
impardonnable que la cité des Petites Antilles a disparu depuis la terrible
éruption du Mont Pelée en 1902. Si vous faites observer la méprise
à votre correspondant, ce dernier se borne, le plus souvent, à remplacer
le mot « Martinique » par « Guadeloupe », ou le terme
plus commode de « Antilles ». Il ne faudrait pas croire que ces étranges
erreurs soient uniquement du fait de firmes ou de particuliers : n'importe qui
vous dira, à Saint-Pierre, que ces aberrations se trouvent de temps à
autre dans la correspondance officielle du ministère des Colonies! Dans
ces conditions, l'on s'explique assez bien l'état d'esprit de certains
employés du cadre métropolitain, lesquels sont étonnés,
à leur arrivée, de ne pas voir de nègres à Saint-Pierre-et-Miquelon!
Du reste, écoutez les doléances des Saint-Pierrais : vous découvrirez
une tendance à croire qu'on est traité, là-bas, par l'administration,
un peu comme des noirs. En définitive, sous divers rapports, il se débite,
sur ledit Archipel, des billevesées, non seulement géographiques,
mais économiques, qui semblent avoir leur raison d'être dans le fait
qu'il est mal connu à l'extérieur, parce que les moyens de communication
sont insuffisants, ou plutôt compliqués. Bien que Saint-Pierre ne
soit guère qu'à une vingtaine de kilomètres de la côte
de Terre-Neuve, il n'existe, en temps ordinaire, aucun service régulier
de voyageurs entre les deux pays. Si l'on veut se rendre de St. John's, par exemple,
à la colonie française, il faut faire au moins trente heures de
route par train et bateau pour atteindre Lamaline, dans la presqu'île de
Burin, d'où, si le temps le permet, on peut se rendre par chaloupe à
moteur, en deux heures, à Saint-Pierre. On conçoit qu'un déplacement
si difficile ait peu d'attraits. La seule communication régulière,
la ligne postale, est celle reliant Saint-Pierre-et-Miquelon avec North Sydney,
en Nouvelle-Ecosse. Toutefois, cette dernière localité, dans la
presqu'île du cap Breton, est à l'extrémité est du
Canada, et, par suite, bien loin de tout. Il est vrai que le même vapeur
postal peut se prendre à Halifax; mais Halifax, pour bien des gens, est
synonyme du « bout du monde », n'est-il pas vrai? Le voyageur de France
n'atteint pas la colonie sans peine. Il peut, ou s'embarquer à Cherbourg
sur un paquebot anglais pour Québec, et accomplir ensuite un voyage de
vingt-neuf heures de chemin de fer pour arriver à North Sydney rejoindre
le bateau de Saint-Pierre, ou se rendre par la Compagnie Transatlantique du Havre
à New-York, et gagner de là Halifax, ce qui est peu direct; il est
aussi possible d'aller à Halifax, de Bordeaux, par les Chargeurs Réunis,
mais les navires de cette ligne circulent à d'assez grands intervalles
et le trajet est très long. Jusque dans ces derniers temps, la question
se compliquait du fait que le paquebot minuscule français assurant le service
Halifax-North Sydney-Saint-Pierre, le Pro Patria, était, au point de vue
du confort, lamentablement en arrière des accommodations modernes, En somme,
le voyage de Saint-Pierre, d'une façon ou de l'autre, était plus
ou moins une via dolorosa, qui, assurément, n'ajoutait pas au bon renom
de la pauvre petite colonie. Lors de notre séjour à Terre-Neuve,
nous eûmes une chance inespérée. Le Pro Patria s'était
changé en De Profundis, en d'autres termes, on avait dû, enfin, mettre
au rancart un navire qui faisait si peu honneur à la France, et le service
s'est trouvé temporairement assuré par un excellent paquebot de
la Compagnie anglaise - anglaise, vous lisez bien ! - Farquhart, le SS. Farnorth.
Espérons que ce provisoire sera définitif, car il met Boston, d'un
côté, et St. John's, de l'autre, en communication directe avec Saint-Pierre.
Assez tard dans la soirée, nous passons devant ce cap Race qui, dans
les cercles maritimes, jouit d'une réputation aussi considérable
que peu enviable- Situé à l'extrémité est de Terre-Neuve,
en vedette avancée, sur la route d'Amérique en Europe, il possède
un phare d'une grande importance et une puissante station de T. S. F. Mais il
a malheureusement de bien plus tristes titres à la célébrité.
On s'en douterait rien qu'en le regardant. Cette langue de terre rocheuse et aride,
aux arrière-plans dénudés et sombres, ne vous dit rien qui
vaille, quoique les bureaux et habitations des employés isolés à
ce bout du Nouveau Monde soient d'apparence confortable. En fait, le cap Race
garde l'entrée de la baie des Trépassés; Virgile ou Dante
l'eussent sans doute qualifié de « Porte des Enfers ». Sur
ses deux versants, il n'y a pas eu moins de soixante-dix-sept naufrages entre
les années 1860 et 1900, et on en compte trente autres de cette dernière
date à 1913. La plus terrible de ces catastrophes est la perte du paquebot
Florisel, le 24 février 1918 : sans parler de la valeur du navire, estimée
à un million et demi de dollars, on eut à déplorer la mort
de, quatre-vingt-quatorze personnes sur un total de cent trente-huit. Ce désastre
éprouva particulièrement Terre-Neuve, parce que parmi les disparus
se trouvaient des notabilités représentant presque toutes les grandes
firmes de la colonie. Le premier coup d'oeil sur Saint-Pierre ne prévient
pas en sa faveur. On n'aperçoit que des collines rocheuses verdoyantes,
ça et là, mais sans arbres. Et au printemps, comme en été,
ledit paysage est le plus souvent enveloppé de brumes. L'entrée
du port est encombrée d'îlots qui ne sont guère que des rocs,
ainsi que des récifs variés; étant donné l'état
de l'atmosphère, l'ensemble est la terreur des navigateurs. Un de ces îlots,
l'île Verte, où l'on aurait à peine la place de bâtir
une maison de taille ordinaire et ses dépendances, contient ce qu'on appelle
en plaisantant « la frontière de terre de Saint-Pierre-et-Miquelon
". C'est qu'en effet, il appartient par moitié à la France et à
Terre-Neuve. Il doit y avoir une bonne raison pour cet état de choses.
Un loustic qui, à mes côtés, sur le pont du Farnorth, m'entendait
faire cette réflexion, se mit à rire : - Peut-être, me
dit-il, cette raison est-elle aussi oubliée que le fameux règlement
qui, jadis, à Malte, avait confié à un sous-officier retraité
la garde du bélier de la garnison. Le bélier mourut, mais la consigne
resta en vigueur pendant un siècle, le dernier titulaire n'ayant plus même
aucune idée de sa propre raison d'être ! L'avant-port est borné,
d'un côté, par Ile-aux-Chiens. Si vous allez à Saint-Pierre,
n'avouez pas que vous n'avez jamais entendu parler de l'Ile-aux-Chiens. Vous causeriez
un pénible désappointement, tout en amoindrissant votre prestige
personnel. C'est là, en effet, une sorte de faubourg de Saint-Pierre, mais
un faubourg qui, malgré sa modique population de cinq cents âmes,
a une physionomie, voire même une mentalité tout à fait spéciale
: quelque chose comme ce que Brooklyn était par rapport à New-York
avant que des ponts et des tunnels sous-marins eussent relié intimement
la « Cité des Églises » à la métropole.
Bien que cinq minutes à peine, en canot, séparent les deux localités,
nombre d'habitants de l'Ile-aux-Chiens ne viennent pas en ville pendant des semaines,
des mois même ; il paraît qu'avant les changements économiques
produits par la grande guerre, il se trouvait des gens qui n'avaient jamais quitté
cet îlot pour visiter Saint-Pierre. Vue du navire, la ville n'offre aucune
particularité générale qui la distingue des petits ports
de mer de la Nouvelle-Ecosse ou du nord des États-Unis. Mais il est des
gens qui dénicheraient de la couleur locale les yeux fermés : témoin
ce touriste américain, qui n'avait jamais traversé l'Atlantique,
et s'écriait, quand nous entrions dans le port de Saint-Pierre : «
Véritablement, c'est bien là la France : Je reconnais le style normand
d'architecture ! » L'imagination fait des merveilles ! Malheureusement,
il faut en convenir, les maisons de la ville n'ont aucun style particulier. Si
beaucoup sont en pisé, en briques ou pierres, bien plus encore sont en
bois, tout comme au Canada ou aux Etats-Unis. La seule caractéristique
spéciale se remarque dans les fenêtres, qui sont du modèle
français et, par conséquent, non à guillotine. Il va sans
dire que, dès que l'on débarque, on se croirait dans une petite
ville de France, une très petite ville, plutôt un village, aux rues
tortueuses, montueuses et sans trottoirs. Seul, le quai de la Roncière
est très spacieux et produit une assez bonne impression. Comme nous
l'avons dit plus haut, certaines idées concernant la petite colonie sont
erronées. Elles sont surtout répandues parmi les Américains
et les Canadiens. Les touristes de ces nationalités s'imaginent pouvoir
acheter à Saint-Pierre parfums parisiens, gants, étoffes françaises,
etc., extrêmement bon marché, parce que le franc n'équivaut
guère qu'à 4 cents de leur monnaie. En réalité, si
le voyageur venant des pays du dollar paye, pour ces divers articles, dans la
colonie, un quart moins cher qu'à New-York ou Montréal, il doit
s'estimer très heureux. Pour certaines marchandises même il n'y a
aucune différence. Ceci s'explique aisément. D'abord, la vie, à
Saint-Pierre, est plus chère qu'en France, à cause de l'éloignement
des centres d'approvisionnement ; si chère, relativement, que cela fait
pousser les hauts cris aux fonctionnaires du cadre métropolitain, à
leur arrivée dans la colonie. En second lieu, on n'en est plus aujourd'hui
à l'ère des occasions merveilleuses, concomitante de la guerre mondiale,
et causée par la dépréciation subite du franc. Maintenant
que le pouvoir d'achat du franc n'est pas supérieur, de fait, à
celui de quatre sous d'avant guerre, les étrangers doivent se résigner,
lorsqu'ils font des emplettes à Saint-Pierre, à trouver la qualité
de la marchandise plutôt que la modicité des prix. Seules, les boissons
alcooliques sont vraiment très bon marché, même en comparaison
de la province de Québec. Mais ici aussi il est des désillusions.
Le touriste originaire des contrées plus ou moins sèches, le «
soiffard » sevré de liqueur aux Etats-Unis ou tenu en bride par les
Boards of Liquor Control du Canada, et qui débarque altéré
à Saint-Pierre, s'imagine être dans le paradis des buveurs. Il se
trompe. Les cafés ne sont en réalité que des cabarets de
matelots, où l'étranger est totalement dépaysé; il
s'y sent comme un intrus tombant dans une fête de famille d'individus inconnus.
On ne rencontre pas de groupes d'ivrognes, titubant par les rues, ainsi que dans
le vertueux pays de la prohibition. Et une grande proportion de la population
préfère, pour les repas, la bière de sapin au vin ordinaire...
Une autre erreur répandue, celle-là, jusqu'en France, consiste
à considérer Saint-Pierre comme un centre de ravitaillement pour
les pêcheurs français des Grands Bancs. Les gens qui ont visité
l'Archipel il y a une trentaine d'années parlent toujours avec emphase
des « forêts de mâts » donnant au port un cachet inoubliable
; ils vous racontent comment la population, dans la saison des pêches, triplait
et atteignait quelque douze mille âmes, etc , etc. Ceci, également,
est une chose du passé. Lorsqu'on a commencé à employer,
pour la pêche, de grands trois-mâts et des chalutiers à vapeur,
les relâches à Saint-Pierre sont devenues de plus en plus rares,
parce que ces navires pouvaient emporter de France assez d'approvisionnements,
même en eau potable, pour toute la campagne ; et que, d'autre part, quand
les chalutiers avaient besoin de charbon, ils allaient le chercher aux mines de
Sydney, en Nouvelle-Ecosse. Il est vrai que, au début, des bateaux de pêche
des Grands Bancs venaient, vers le milieu de la saison, décharger à
Saint-Pierre leur morue, qui était alors transportée, à Bordeaux
principalement, par des long-courriers. Toutefois, cela est devenu l'exception,
car les vaisseaux de pêche, aujourd'hui, ont toutes facilités pour
conserver le poisson à bord, et ils évitent ainsi la perte de temps
que causait une relâche dans la colonie. Soit dit en passant, le nouvel
état de choses est regrettable en ce qui concerne Saint-Pierre, sous un
autre rapport encore : quand les chasseurs long-courriers venaient dans ce port
chercher la morue déposée par les banquiers, ils apportaient à
la colonie des marchandises françaises, à des tarifs de transport
très réduits. Mais enfin, dira-t-on, ne faut-il pas que les pêcheurs
viennent prendre à Saint-Pierre leur bouette, le capelan ou cette petite
pieuvre pullulante appelée encornet ? Sur ce point encore, les choses ont
changé. Sans se déranger, les pêcheurs trouvent sur les bancs
l'amorce dont ils ont besoin : une sorte de bigorneau qu'on nomme brûlot(1)
(sic). Tout conspire donc pour diminuer, voire même supprimer, l'importance
de la colonie comme station de pêche. Il ne faudrait pas cependant en
conclure que la pêche à la morue n'existe plus à Saint-Pierre.
C'est, au contraire, une industrie qui joue un certain rôle au point de
vue local. Environ deux cents voiliers se rendent aux bancs, et l'exportation
de ce poisson monte à quelque 34 millions de francs par an. Toutefois,
ce chiffre n'est pas, au fond, fort considérable, car un banquier breton
ou normand, de 200 à 300 tonnes, peut, à lui seul, vendre pour plus
de 900 000 francs de morue en France. Nous n'apprendrons
sans doute rien à personne en relatant ici que, si la pêche est évidemment
en décadence à Saint-Pierre, la colonie n'en est pas moins incomparablement
plus prospère qu'avant la grande guerre, et qu'elle doit cette prospérité
à la contrebande des boissons alcooliques. Cette énorme amélioration,
on le conçoit n'est pas seulement due au fait que les navires à
vapeur ou à voile engagés dans ces mystérieuses opérations
se ravitaillent de toutes manières à Saint-Pierre. La principale
source de revenus pour la colonie provient des droits de douane prélevés
sur les liqueurs apportées dans les entrepôts locaux. A une certaine
époque, ces droits étaient de 3o francs par caisse de douze bouteilles
d'eau-de-vie. Mais d'autres pays étaient à l'afut d'une aussi bonne
aubaine. Cuba et la Jamaïque, par exemple, s'empressèrent, pour attirer
les contrebandiers, de leur faire. des conditions plus avantageuses. Les autorités
saint-pierraises, alarmées, abaissèrent le droit à 7 ou 8
francs; là-dessus, la municipalité touche 60 centimes. Tout minime
que cela paraisse, le bénéfice, depuis que le régime de prohibition
est entré en vigueur aux États-Unis et dans certaines parties du
Canada, a été formidable. Actuellement, la colonie a en réserve
20 millions de francs, et la ville, 800000 francs, et ceci est un reliquat, après
l'exécution de grands travaux d'utilité publique. Pendant quelque
temps, Halifax fut un grand centre de contrebande de vins et eaux-de-vie à
destination des États-Unis. Mais cela a fini, naturellement, par mettre
le Canada dans une position embarrassante vis-à-vis de ses voisins du sud;
les rum runners - coureurs de rhum, autrement dit vaisseaux contrebandiers - ont
été contraints, eux aussi, d'émigrer à Saint-Pierre,
pour le plus grand bien de la colonie française. On comprend que, dans
ces conditions, la population de Saint-Pierre, assurée de la neutralité
extrêmement bienveillante de l'Administration, s'oppose vivement à
tout ce qui peut entraver les opérations sur les boissons. A ce sujet,
l'on nous a relaté quelques anecdotes, dont nous ne saurions, du reste,
prendre la responsabilité. Il est dit, par exemple, qu'un consul anglais
a dû être relevé de ses fonctions, étant devenu trop
impopulaire à cause de son activité contre la contrebande de liqueurs.
Il semble aussi qu'un agent spécial envoyé de Terre-Neuve pour faire
une enquête sur ladite contrebande ait été l'objet de telles
menaces, qu'il lui fallut se réfugier en hâte sur un navire. On raconte,
d'autre part, qu'un fonctionnaire français, du cadre métropolitain
(bien entendu!), qui avait fait du zèle intempestif, et n'avait pas eu
la sagesse de fermer les yeux au moment psychologique, a été brûlé
en effigie et obligé, lui aussi, de se rembarquer prématurément,
sous la protection de la gendarmerie... En revanche, et c'est assez piquant, il
paraîtrait que le gouvernement des États-Unis, il y a quelques années,
s'est vu contraint de rappeler de Saint-Pierre son consul, parce que ce dernier
prêtait son appui aux gens qui introduisaient en Amérique la boisson
défendue. Si cela est vrai, c'est certainement un comble, mais n'est pas
plus surprenant que ce que nous avons constaté de visu près de New-York
: un procureur de la République poursuivant des violateurs de la loi de
prohibition, et si ivre lui-même qu'il ne pouvait conduire son enquête.
Au moins, à Saint-Pierre, il n'y a pas d'hypocrisie. On agit ouvertement.
Quand vous déambulez sur le quai de la Roncière, vous voyez des
gens vider fiévreusement des caisses d'eau-de-vie et empiler les bouteilles,
par cinq ou six, dans des sacs de forte toile. - Comme cela, nous disait-on,
c'est plus facile à caser sur les rum runners ; et puis, si un bateau est
serré de trop près par la douane, on jette les sacs à l'eau;
ils s'enfoncent, tandis que les caisses tendent à surnager et fournissent
ainsi une preuve gênante de l'opération ! Le nouveau venu est
frappé de l'activité qui règne sous le rapport des travaux
d'utilité publique. On drague le port, enfonce des piles, construit des
jetées, élève des magasins et entrepôts ; partout,
c'est le bruit des marteaux, des pelles, des machines à vapeur, du Decauville.
Si, toutefois, vous en parlez aux résidents, ils hochent la tête
d'un air dolent : à les entendre, il y aurait eu bien de l'argent gaspillé
par l'État, bien des lenteurs, des erreurs contrastant singulièrement
avec la rapidité, la sûreté des travaux privés, et
surtout de ceux exécutés par des étrangers. II est cependant
de beaux projets sur le tapis : il ne s'agirait de rien moins que de transformer
Saint-Pierre en un vaste entrepôt de pêcheries, d'où la morue
s'expédierait directement sur les marchés étrangers, sans
passer par Fécamp ou Bordeaux. En attendant, le visiteur a l'impression
que, sauf bien entendu ce qui a trait aux opérations sur les boissons,
le commerce et l'industrie de la colonie sont plutôt sur le déclin.
On ne voit plus traces de la fabrique de doris, de celle de biscuit de mer, et
d'autres établissements qui existaient encore en 1917. Le commerce extérieur
qui, en 1924, était de 291 millions, est descendu à 258 millions
et même à 237. Il est à noter que les exportations avec les
autres colonies françaises sont tombées à un chiffre insignifiant
: 487 000 francs en 1924, 280000 francs en 1935. Saint-Pierre importe trois fois
plus de l'étranger que de la métropole. Ceci s'explique par la lenteur
et le peu de fréquence des communications. Soit dit en passant, cette nécessité
de s'approvisionner au Canada et aux États-Unis, dans les cas pressés,
a causé aux commerçants de la colonie bien des déboires à
l'époque où, pendant et après la guerre mondiale, le franc
était sujet à des variations, et surtout à des dégringolades,
imprévues. CHAPITRE XV La Population Lauvrière,
dans la Tragédie d'un Peuple, a révélé au public français
les tribulations dont les Français d'Acadie souffrirent aux mains des Anglais,
vers le milieu du dix-huitième siècle. Il serait grand temps qu'une
plume aussi autorisée rappelât les malheurs des Saint-Pierrais au
cours des guerres qui s'étendirent de I713 à 1815. Si les Acadiens
ont eu leur « Grand Dérangement » de 1755, les colons dont
nous parlons ici ont été dérangés, c'est-à-dire
expulsés trois fois, et si molestés une quatrième que nombre
d'entre eux, cette fois aussi, quittèrent l'Archipel. Nous ne pouvons,
malheureusement, que présenter une analyse bien sèche et succincte
de ces événements : elle suffit du moins à montrer que nul
groupe de Français n'a été soumis à d'aussi pénibles
épreuves que les colons de Saint-Pierre et Miquelon. Résumons l'histoire
de la colonie depuis la fondation de cette dernière en 1660. 1713.
Les Anglais s'emparent de la colonie et la population, 180 individus, est expulsée.
1713 à 1763. La colonie reste aux mains des Anglais. 1763. Le Traité
de Paris la rend à la France. Les colons reviennent sous la conduite du
baron de l'Espérance, 1778. Les Anglais venant de Terre-Neuve s'en emparent.
1932 habitants sont expulsés. Saint-Pierre et les villages sont rasés.
1783. La colonie redevient française. Nombre d'habitants reviennent
et rebâtissent. 1793. Une flotte anglaise s'empare de Saint-Pierre sans
coup férir. Toutes les maisons sont détruites, et les matériaux
enlevés par les pêcheurs anglais, 1500 habitants sont déportés
à Halifax, et de là en France. 3 familles seulement restent. 1802.
La Paix d'Amiens restitue la colonie à la France. 1803. Les Anglais
s'en emparent. Nombre de colons s'enfuient. 1815. La colonie est rendue à
la France, 1816. 150 familles, soit 645 individus reviennent et rebâtissent
Saint-Pierre et Langlade. Est-il, dans l'histoire universelle, une
page plus pathétique? On conçoit que des gens ainsi trempés
à l'école du malheur aient une mentalité spéciale.
L'opiniâtreté qui fit que leurs ancêtres, sans se décourager,
revinrent, après chaque expulsion, relever la colonie de ses ruines, cette
admirable constance a laissé ses traces dans l'esprit des colons d'aujourd'hui.
Les Saint-Pierrais ont été accoutumés à compter beaucoup
sur eux-mêmes, fort peu sur autrui, et encore moins sur l'Administration
métropolitaine. Ils sont restés religieux. Et, à ce propos,
il convient de remettre les choses au point en ce qui concerne un incident de
l'histoire des Acadiens. On a dit et écrit que le groupe de ces derniers
qui, quittant leur lieu d'exil en France, où ils ne se plaisaient pas,
s'étaient établis à Saint-Pierre, eurent des difficultés
avec les « sans-culotte » de la colonie, au moment de la Révolution
et furent obligés de partir pour le Canada. Et on en a conclu que le régime
de la Terreur avait été virulent à Saint-Pierre. Rien n'est
plus faux. Les colons, c'est indéniable, acceptèrent le nouvel état
de choses. Comme il n'y avait pas d'arbres à Saint-Pierre, on fit même
venir de Terre-Neuve, en 1793, un sapin pour planter un « arbre de la Liberté
». Toutefois, ce fut là l'oeuvre d'un très petit nombre de
résidents. Les Acadiens ne furent point inquiétés; mais,
ne désirant pas prêter le serment civique révolutionnaire,
ils comprirent que leur séjour dans la colonie devenait difficile, et ils
partirent pour les îles de la Madeleine. Les colons sont demeurés
extrêmement conservateurs. Au point même de ne pas vouloir de journal
ordinaire local. Un conseiller municipal, avec lequel j'en parlais, me dit : «
Nous sommes plus tranquilles ainsi : un journal ne servirait qu'à susciter
ou attiser les jalousies, les rivalités « sociales ou politiques
». On se contente donc de la petite plaquette mensuelle, inoffensive et
tout à fait paisible, le Foyer paroissial publiée par les missionnaires
du Saint-Esprit. Les nouvelles importantes, reçues par la T. S. F., sont
affichées sur un tableau, très succinctement, à la porte
de la Maison commune. Mais bien des résidents ignorent même l'existence
dudit tableau ! Quant aux actes de l'Administration, ou aux annonces d'un intérêt
local particulier, ils sont portés à la connaissance du public par
l'intermédiaire du tambour de ville, aux divers coins de rue. Le même
esprit un peu... retardataire fait que le téléphone ne se développe
point. Il y a pourtant une ligne, mais elle ne sert guère qu'aux fonctionnaires
et à quelques maisons de commerce dont elle relie les diverses exploitations
; de 30 à 40 souscripteurs en tout. Il faut dire, toutefois, en faveur
de ce petit réseau que, comme l'écrit spirituellement M. l'avocat
Daniel Gouvain (Gauvain), dans sa brochure sur Saint-Pierre-et-Miquelon : «
Les demoiselles du téléphone vous donnent réellement la communication,
rien qu'en la demandant. » Ne voilà-t-il pas qui ferait envie aux
Parisiens? Les gens auxquels nous avons demandé pourquoi le téléphone
était si peu en faveur, nous répondirent : « D'un côté,
les distances sont si courtes à Saint-Pierre qu'on peut tout aussi bien
aller trouver les personnes avec qui l'on désire s'entretenir. Et puis,
le téléphone, dans les maisons privées, est un encouragement
donné aux conversations oiseuses. Nos ménagères sont de bonnes
travailleuses : elles n'ont que faire de cet appareil si cher aux oisifs. »
Certes, c'est là une manière peu ordinaire de considérer
l'invention de Graham Bell ! De même, les Saint-Pierrais ne sont pas
friands du cinéma. Les tentatives faites jusqu'ici par des entreprises
privées ont échoué régulièrement. Les troupes
théâtrales qui se sont fourvoyées dans cet Archipel n'y ont
pas fait d'affaires. La cause de cet état de choses est principalement,
dit-on, que la population s'en tient aux « spectacles de famille »,
organisés, soit dans un but charitable, soit pour le bénéfice
d'une église, d'une école. A présent, le seul cinéma
est celui qui a lieu, le dimanche soir, au Foyer paroissial, sous la direction
des Missionnaires du Saint-Esprit. Et, assurément, rien n'est banal dans
cette représentation. Je ne recommande pas les loges, sortes de boîtes
en bois blanc où l'on touche le plafond si l'on se tient debout, et où
l'on a accès par une échelle. Mais tout se passe à la bonne
franquette. Quand la chaleur devient insupportable, on arrête net le spectacle
pour ouvrir fenêtres et portes, et faire marcher un éventail électrique
d'allure cyclonique, dont le souffle vous soulève presque de votre siège.
La provision d'air respirable renouvelée, on reprend la représentation
où on l'avait laissée, tandis que l'auditoire se peigne, s'époussette,
et répare le dommage causé à son apparence par le passage
de la tornade. Longtemps, il n'y a pas eu d'automobile dans la colonie. Un
jour, un maire, plus entreprenant que les autres, introduisit, vers 1914, une
machine. L'arrivée de celle-ci fut un événement local, assez
mal vu d'ailleurs. On regardait l'auto avec un mélange de crainte et de
haine. Depuis les rivages de l'Ile-aux-Chiens, des vieillards bouleversés
braquaient des télescopes sur le monstre et n'en croyaient pas leurs yeux.
Nul n'enviait le possesseur, car le mystérieux engin se détraquait
souvent; personne ne connaissant exactement la cause du mal, ni son remède,
la machine, ainsi qu'on l'a écrit, était « condamnée
à de longs mois de farouche langueur ». L'opinion prévalente
était que l'auto retournerait en France, ou qu'elle tomberait peu à
peu en ruine, suivant dans la tombe l'unique ex-voiture de place de Saint-Pierre,
ou le coursier du seul agent de police monté de lfa ville. Il n'en fut
rien, toutefois. On compte actuellement 70 autos dans la colonie; la plupart,
cependant, ne sont que de simples camions; et cela se comprend, car il n'est pas
facile de voir quel usage le tourisme pourrait faire d'une machine dans une île
comme Saint-Pierre, qui a à peine 13 kilomètre de long sur 3 de
large! On
a dit, sans doute avec raison, que la population de l'Archipel, si elle est bien
pourvue sous le rapport temporel, souffre d'inanition intellectuelle; que nul
effort n'est tenté pour développer ses connaissances, pour perfectionner
son instruction. Il n'y a ni conférences, ni spectacles éducatifs,
ni établissements d'instruction supérieure. Les jeunes gens qui
ne veulent se contenter d'une demi-éducation sont contraints d'aller en
France, au prix, souvent, de lourds sacrifices. La seule carrière, très
restreinte d'ailleurs, ouverte aux jeunes Saint-Pierrais, c'est celle des câbles.
Dans la colonie, comme à Terre-Neuve et à Canso, en Nouvelle-Ecosse,
les deux grandes compagnies de Câbles transatlantiques jouent un rôle
important. Longtemps, à Saint-Pierre, les employés étaient
exclusivement anglais; récemment, cependant, on s'est décidé
à admettre une certaine proportion de Français connaissant les deux
langues. Soit dit en passant, parmi les vieilles histoires dont on se régale
encore dans la colonie, il en est plusieurs se rapportant aux Câbles, à
une époque où l'une des compagnies était reliée directement
à la France, tandis que l'autre, quoique allant aussi à Brest, passait
par les antipodes. On dit, par exemple, qu'un certain jour, l'opérateur
saint-pierrais de la ligne directe, s'étant endormi sur ses appareils,
ne répondit pas à l'appel de Brest. L'opérateur de cette
dernière localité envoya alors au bureau de l'autre compagnie à
Saint-Pierre un message, qui fit le tour du monde, et en vertu duquel un agent
saint-pierrais sortit du bureau, et alla, dans la maison d'à côté,
réveiller son collègue plongé dans un sommeil profond. Il
se raconte aussi qu'à la même époque, il était devenu
courant, pour les employés des deux compagnies, dont les bureaux se touchaient,
de s'inviter mutuellement à des parties de cartes, au moyen de messages
faisant le tour du globe.
Cela fait, certes, ressortir la disette de distractions
dans ces parages ! Nous avons vu qu'il n'y avait ni Cinéma régulier
ni théâtre. Toutefois, il existe deux petites bibliothèques
publiques à Saint-Pierre : l'une est ouverte le dimanche au Foyer paroissial;
l'autre, deux fois par semaine, dans les bâtiments du gouvernement. Cette
dernière, qui a quelque trois mille volumes, nous a paru populaire, surtout
parmi les familles de fonctionnaires. Parfois, en été, il s'organise
des régates, où concourent toutes espèces de bateaux : goélettes,
warys, canots à moteur, yoles, et même les pirogues spéciales
à l'Ile-aux-Chiens. Il n'y manque que les rum runners ! Le jour viendra
peut-être où ils figureront dans le programme... Pour les amateurs
de sports, il y a encore, l'hiver, le patinage sur différents étangs
de la montagne; l'été, la pelote basque, à laquelle une place
de la ville est réservée; et le foot-ball. Pour ce dernier, par
suite de l'isolement de la colonie, l'émulation fait un peu défaut;
et puis, il semble que ce jeu violent ne convienne pas absolument au caractère
saint-pierrais. Il y a bien la chasse et la pêche; mais le meilleur territoire
pour ces divertissements est dans l'île de Langlade; et, pour l'atteindre,
il faut affronter une mer généralement courroucée ; le plus
souvent, donc, les charmes de l'expédition sont quelque peu diminués
par un large coefficient de mal de mer ! Au fond, le manque de distractions
n'est ressenti sérieusement que par la population flottante. Les vrais
Saint-Pierrais sont des gens qui trouvent leur bonheur dans le « chez soi
», dans le cercle de la vie familiale. C'est, en fait, cet esprit de famille
si développé qui a permis aux colons de supporter vaillamment les
rigueurs du climat autant que l'isolement, et, il faut bien le dire, bien des
petites tracasseries et tribulations dont on ne se doute guère en France.
Quelque conservateurs qu'ils soient, ils ont laissé tomber en désuétude,
par la force des choses, certaines coutumes ou institutions qui, il y a peu d'années,
jetaient une note pittoresque dans l'aspect de la colonie. C'est ainsi que les
habitants de l'Ile-aux-Chiens portaient autrefois le costume breton : nulle trace
n'en subsiste aujourd'hui. Les touristes américains croient toujours trouver
à Saint-Pierre des attelages de boeufs, conduits par des Basques, ce qui,
pour des Yankees, est une grande curiosité. Hélas ! pour la couleur
locale, le camion-auto a changé tout cela. Il faut se contenter des petites
voitures attelées de chiens, dont se servent les pêcheurs des environs
pour faire leurs emplettes ou vendre du poisson en ville. Défunt aussi
est l'orchestre de violons composé de vingt pêcheurs, qui jouaient
en costume marin. Il a fait les délices de générations, mais
s'en est finale-ment allé ad patres, comme, d'ailleurs, d'autres sociétés
musicales.
Même la fameuse procession du 16 septembre, où la statue de la
Vierge Marie était portée par des jeunes filles de Saint-Pierre,
ce gracieux cortège a disparu. Mais, du moins, sa fin a une explication
nette. Cette procession, en effet, a toute une histoire. Lorsque, dans le grand
incendie de 1879, la cathédrale fut menacée, M. le curé fit
solennellement voeu que, si les flammes épargnaient l'édifice, une
procession commémorative aurait lieu chaque année. Aussitôt,
comme par enchantement, l'incendie prit une autre direction. Par suite, la cérémonie
fut ponctuellement observée à la date en question. Toutefois, récemment,
l'église prit feu et fut réduite en cendres. Dès lors, il
n'y avait plus de raison d'être pour la procession du l6 septembre; et on
la supprima, au grand regret de la population et des touristes. Pour ces derniers,
d'autre part, une des attractions locales fut, longtemps, les disciplinaires.
Les étrangers, s'imaginant que les pauvres membres de la confrérie
du « Biribi maritime » étaient d'effroyables chenapans, trouvaient
piquant de les voir travailler aux routes, ou bien, parfois, le soir, aller dans
les hôtels ou cafés vendre des brimborions impossibles confectionnés
par eux, pour se procurer un peu d'argent de poche. La cause de la suppression
de ce bataillon reste un mystère local, qui donne encore lieu aux commentaires
les plus variés; on a été jusqu'à dire que les «
chevaliers du Rabiot » avaient formé le projet de faire sauter Saint-Pierre.
On ne mentionne pas comment ! Toujours est-il qu'à l'heure actuelle il
ne reste plus que le souvenir des disciplinaires et une caserne tombant en ruines.
A propos de ruines, on est étonné d'en voir tant dans le chef-lieu
de la colonie. Au coeur de la ville sont les débris du Palais de Justice,
brûlé en 1902, et ceux d'autres établissements, presque côte
à côte. L'ex-stand n'est plus qu'un amas de décombres. Une
des usines électriques est démolie, après avoir donné
d'éclatantes, ou plutôt d'obscures preuves de son insuffisance. L'ancien
Ouvroir, le Trésor sont presque en pâmoison. Tout cela ne contribue
pas, on le conçoit, à donner un cachet attrayant à une localité
dont les rues, sans trottoirs et tortueuses, ne sont guère plaisantes à
l'oeil. Le Saint-Pierrais, il faut le dire à sa louange, fait des efforts
presque pathétiques pour cultiver quelques fleurs, dès que cela
paraît possible, auprès de sa demeure. Mais c'est là une tâche
bien ardue sur ces pentes rocheuses. Toutefois, la croyance générale
qu'il n'y a pas d'arbres dans la colonie n'est pas absolument exacte. On peut,
en cherchant bien, découvrir un minuscule bois de sapins à Miquelon.
Quant à Saint-Pierre, il y a peut-être, en tout, une vingtaine d'arbres
rachitiques, ça et là, dans les terrains vagues. Les
magasins, en général, ne sont pas un ornement pour la petite cité.
La majorité n'ont pas, à proprement parler, de devanture, celle-ci
consistant surtout en fenêtres ordinaires à neuf ou douze petites
vitres. A l'intérieur, ils sont d'ordinaire trop sombres. Si la qualité
de la marchandise est bonne, il ne faut pas oublier, ce que nous disions plus
haut, que les prix sont assez élevés (2). Sous certains rapports,
Saint-Pierre a fait de sérieux progrès. Il a un très bon
hôtel, dont la cuisine bien française fait les délices des
touristes américains et canadiens. Et les barbiers féminins ont
disparu. La dernière femme « rasante » (au propre, non au figuré,
hélas !) restera toutefois longtemps dans la mémoire des gens du
pays, à cause de son aventure homérique avec un colporteur terre-neuvien.
Ce dernier ne parlait qu'anglais et la virago en question ne savait que le français.
Le colporteur entre donc dans la boutique pour offrir ses marchandises; la barbière
croit qu'il veut être rasé. Elle le fait asseoir; il obéit
en se confondant en remerciements. Elle lui attache un peignoir autour du cou.
Le colporteur s'y prête aimablement, mettant ce geste étrange sur
le compte des moeurs locales. Mais quand il voit la femme s'avancer vers lui un
rasoir à la main, il s'élance dans la rue, épouvanté.
Et alors commence une course folle vers le port, le colporteur hurlant «
A l'assassin ! », et la barbière, sur ses talons, pensant qu'il se
sauve avec le peignoir, et criant « Au voleur ! » L'anecdote fait
encore aujourd'hui la joie des Saint-Pierrais, dont elle dépeint le genre
d'humour. Celle-ci, naturellement, s'exerce aussi aux dépens de l'administration.
On en voit un exemple caractéristique dans la petite brochure, déjà
citée, de M. Gauvain. Parlant de l'état de délabrement de
l'immeuble du Trésor, il nous apprend un cancan du cru : L'immeuble
est, à ce point abandonné aux forces dissolvantes de l'humidité,
qu'un littérateur distingué, alors administrateur de la colonie,
y glana l'occasion d'introduire dans le vocabulaire administratif local l'agglutinement,
comme cause d'une virile décision qu'il se vit obligé de prendre
à l'égard de tout le stock de timbres-poste qui, en raison de la
colle dont on les couvre au verso, s'étaient pris, à la faveur des
infiltrations, d'une affection telle que l'homme ne pouvait plus séparer
ce que l'humidité avait uni... D'autre part, il se répète
encore nombre de petites anecdotes relatives à l'histoire de la colonie.
Une qui donne une bonne idée du genre est la suivante, laquelle a même
fait son chemin jusqu'à Terre-Neuve ; Au moment de l'évacuation
de Saint-Pierre par les Anglais en 1793, le major Thorne, du 4° de ligne britannique,
était commandant de place. Lorsque la frégate Boston arriva pour
embarquer la garnison, le major donna un dîner au Palais du gouvernement,
lequel, comme le reste de la cité, était aux trois quarts en ruines.
On s'aperçut que les verres manquaient. Grand émoi. Recherches hâtives
dans les maisons voisines vides d'habitants. On s'en procure à la fin.
La table est mise à temps, les pêcheurs saint-pierrais ont travaillé
dans des conditions de nature à miner petit à petit leur santé.
Sans doute, il ne pouvait en être autrement, étant donné leur
état de dépendance à l'égard des grandes exploitations
de pêcheries. Le mal dont ils souffraient, hâtons-nous de le dire,
n'était pas particulier à cette colonie : les pays où la
pêche est organisée comme à Saint-Pierre - par exemple, Terre-Neuve
et les îles de la Madeleine - sont soumis à des modalités économiques
analogues. Quoi qu'il en soit, ce sont ces pêcheurs, ainsi que les artisans
et journaliers qui pâtissent le moins de l'isolement et du défaut
de distractions, car, pour eux, la vie de famille est tout. Les négociants
et leur personnel, comme les fonctionnaires du cadre local, se plaisent moins
dans la colonie et aspirent en général à aller finir leurs
jours en France, après avoir amassé assez d'argent pour y mener
la vie de rentier, fût-ce de tout petit rentier ! A quelque classe qu'ils
appartiennent, les colons semblent assez mécontents du système d'administration
auquel ils sont soumis. Ils se plaignent d'être négligés par
la métropole, à ce point que celle-ci, en 1914, n'a pas hésité
à violer, à leur détriment, l'arrêté du 3 prairial
an VII, lequel, en considération de leurs malheurs passés, les exemptait
de la conscription; ce qui est plus : elle a même obligé à
venir en France les hommes qui, par leur âge, appartenaient à la
territoriale (3). Le grand grief est, moins le
manque de tact de « certains métropolitains, frais émoulus
de quelque école », que la présence d'une « nuée
de paperassiers uniquement occupés à mystifier le résident
à leur grand profit ». C'est en tout cas ce qui se dégage
des conversations avec les habitants, ou de la lecture des brochures et pamphlets
dus à des écrivains locaux. On répète couramment à
Saint-Pierre, et cela a été formulé nettement par M. l'avocat
Gauvain, que « le luxe de fonctionnaires dont on affuble obstinément
cet îlot souligne l'avantage que retire la métropole du travail si
ingrat des habitants ». Enregistrons, mais n'insistons pas. C'est là
un terrain trop brûlant pour que nous nous y aventurions ! NOTES
1. Ne s'agit-il pas du bulot ? 2. A titre documentaire, voici quelques
prix relevés, au même moment, à Saint-Pierre et à Bordeaux
: Saint
Pierre. Francs. Ðufs (douz.).....10 Lait (litre)
......3 Viande (livre). ....7 Chocolat Menier (livre) 5
Huile de table (litre) .. 12 | Bordeaux. Francs.
Ðufs (douz.) ..... 7 Lait (litre) ...... 1,40 Viande (livre),l'un
dans l'autre ...... .4 Chocolat Menier (livre) ..7 Huile de
table (litre). . 6 | 3. Il ne faudrait pas en inférer
que les Saint-Pierrais manquent de patriotisme. Pendant la dernière guerre,
(illisible) ; hommes de cinquante ans, pères de familles nombreuses, s'engager
volontairement. Mais cela n'a rien à faire avec la question de principe.
Saint-Pierre et Miquelon Numérisation
: numérisateur HP, logiciel ABBYY. Lecture : M. Cormier, R. Etcheberry.
|