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Le revenant de l' Anse à Ross

Anita Sollier - Lafargue

Souvenirs de mon enfance, 1980 ( Extraits )

 

 

Il était une fois ...

Les dernières clartés d'un triste jour d'hiver pénètrent péniblement dans la cuisine par l'unique fenêtre à petits carreaux.

Près de la croisée, Grand-mère, ses lunettes cerclées d'acier chevauchant son long nez, tricote encore " par coeur " . Assise sur un petit banc à ses pieds, je regarde l'ombre envahir la pièce et ensevelir peu à peu le décor familier. Nous sommes seules dans la maison silencieuse. Grand-mère pose enfin son tricot sur ses genoux. C'est le moment!

" Dis Grand-mère, raconte -moi une histoire.

  • Une histoire ! Quelle histoire ? Et d'abord tu les connais toutes.
  • "Ça ne fait rien. Tiens, raconte-moi " Pépé " ".

Grand-mère, ravie au fond se fait un peu prier pour la forme puis se décide :

" Il faut te dire qu'en ce temps là on faisait la pêche dans des doris à l'aviron. Si le vent soufflait, on hissait la voile pour économiser ses bras. Aussi, quand il y avait de la morue " sous Langlade ", pendant le capelan, les pêcheurs allaient s'y installer dans des cabanes construites dans des " trous " le long de la côte et ils pouvaient ainsi faire deux marées par jour. Quand la morue ne " donnait " plus ils revenaient ici et ramenaient leur poisson salé. Ces cabanes servaient aussi de refuges l'hiver à ceux qui allaient en " dégrat " faire la chasse au gibier de mer. L'un de ces pêcheurs s'appelait Pépé Lancel. C'était un vieux garçonˆ "

Je l'interromps :

"  Pourquoi n'était-il pas marié ? "

  • " Je ne sais pas. Il n'était pas beau. Peut-être que les filles n'avaient pas voulu de lui. En tout cas Pépé prit l'habitude de rester de plus en plus longtemps dans son " taud " à l' Anse à Ross. Que pouvait-il faire tout seul là-bas, je n'en sais rien. Ce que je sais c'est qu'il devint de plus en plus " loup ", fuyant même les pêcheurs des autres cabanes. De temps en temps il venait faire des provisions puis il repartait. Tant et si bien qu'un jourˆ "
  • Ici Grand-mère s'arrête, un peu haletante.
  • Je la presse :
  • " Vite, vite, Grand-Mère ! "
  • " C'était à la fin de l'automne. Mon oncle et mes deux cousins profitant d'une journée de " calmasse " mirent le cap sur l' Anse à Ross. Pépé ne se dérangea même pas pour les accueillir. Cependant la porte de sa cabane était ouverte mais aucune fumée ne sortait de la cheminée. Ils saillèrent le doris, grimpèrent les provisions chez eux. Pépé ne se montrait toujours pas. Ce que voyant, mon jeune cousin s'aventura jusqu'à la porte ouverte en criant : " Pépé ! es-tu là ? Qu'est-ce-queˆ. ? "

Les derniers mots s'étranglèrent dans sa gorge et il fit un énorme bond en arrière. Les deux autres s'approchèrent alors et virent Pépé pendu à la poutre maîtresse de la cabane, noir, la langue tirée, affreux à voir. Raide mort depuis plusieurs jours déjà. Que faire ? Le retirer de là bien sûr, mais ensuite ?

Le temps qui mijotait depuis le matin tournait au mauvais. La mer se faisait grosse. Pas question de retourner à l' Ile-aux-Chiens. On pouvait même être bloqués là pendant une semaine, voire plus. Et puis, ce pauvre Pépé, personne ne pouvait plus rien pour lui ! Même pas le curé puisqu'il s'était donné la mort ! Et chacun sait que le Bon Dieu a défendu cela et qu'on lui refuserait l'entrée dans l'église. De toute façon il serait enterré comme un chienˆ "

Mon coeur d'enfant s'émeut à cette idée.

  • " Mais Grand-Mère , ce pauvre Pépé il était peut-être malheureux tout seul ?
  • Tant pis, Il n'avait pas le droit de se pendre. Le Bon Dieu ne veut pasˆ
  • Ben il n'est pas bon, ton Dieu ! C'est de sa faute aussi ! Pourquoi l'avait-il fait comme cela Pépé  ? Pourquoi ton Dieu avait-il voulu que les filles le repoussent ? "

Grand-Mère à court d'arguments, jette, par dessus ses lunettes, un regard scandalisé à cette diabolique petite fille toujours raisonneuse et décrète, sur de lui fermer le caquet :

" Si tu continues, je m'arrête ".

Prudemment je me tiens coite et elle poursuit :

"  Mon oncle et ses fils coupèrent la corde, déposèrent Pépé dans sa " banette ", le recouvrirent d'une couverture et, armés d'une pelle et d'une pioche creusèrent une fosse où ils le déposèrent et le recouvrirent de terre. Ensuite ils fabriquèrent une croix avec du bois de mer. Après avoir récité le De Profondis, l''me en paix ils regagnèrent leur cabane.

Harrassés par cette dure journée fertile en évênements et en émotions, ils cassèrent la croûte. Ensuite, bercés par le vent du large qui soufflait en tempête et la mer qui se fraccassait sur les cailloux, ils s'endormirent bientôt d'un lourd sommeil. Combien de temps dormirent-ils ? Nul ne le sait. Mais ils furent tous les trois réveillés en sursaut par des bruits étranges autour de la cabane. Parmi les hurlements du vent et le fracas de la mer, des gémissements prolongés se distinguaient ainsi qu'un cliquetis métallique r'clant les bardeaux.

Le gros chien de Terre-Neuve réveillé lui aussi, reniflait sous la porte. Il se mis soudain à hurler à la mort et la porte fut ébranlée par trois coups frappés à intervalles réguliers. Les hommes, transis de peur osaient à peine respirer. Le père pourtant prit son courage à deux mains et s'écria : "  Qui va là ? ". Seuls répondirent les sifflements du vent et des pas lourds martelèrent le sol accompagnés de ce bruit singulier qu'ils identifièrent pour être celui de lourdes chaînes qu'on traîneraitˆ

Pas de doute. Le pauvre Pépé s'etait vu bien entendu refuser l'entrée du Paradis et il venait réclamer leur aide. Ils se levèrent donc et se mire une fois encore à réciter le De Profondis. Mais ce n'était pas ce que voulait l''me de Pépé car les plaintes ne s'arrêtaient pas. Alors le plus jeune dit : 

" Si on disait des Aves ! C'est peut-être la protection de la vierge qu'il demande ! ".

En effet, à mesure que s'égrenaient les Ave, les gémisements s'espaçaient et cessèrent au dernier grain du chapelet. Ils reprirent leur sommeil interrompu mais pendant les huit jours qu'ils restèrent là , ils furent réveillés chaque nuit de la même manière, si bien qu'ils récitaient un chapelet avant de se coucher et Pépé ne se manifestait pas.

A la première accalmie ils appareillèrent pour l' Ile-aux-Chiens.

Je te laisse à penser l'agitation que cette histoire souleva ici. Certains ricanèrent disant que les trois compères avaient dû prendre un petit coup de " schnick " pour se donner du courage et qu'ils avaient eu des hallucinations. Ils ne ricanèrent pas longtemps car tous ceux qui allèrent à l' Anse à Ross par la suite connurent les même nuits infernalles. La seule manière de calmer Pépé était de faire dire des messes pour le repos de son 'me. Et c'est ainsi qu'avant de partir pour l'Anse à Ross pas un seul pêcheur n'oubliait de commander une messe ! "

Grand-mère se tut, perdue dans ses souvenirs. Je la relançai :

"  Toi, Grand-mère tu l'as vue la tombe à Pépé ? "

" Ah ! dame oui ! Une fois ! C'était au mois d'août au moment des "plates-bières". Je n'ai jamais rien vu d'aussi sinistre que cet endroit là. Figure-toi un banc de galets enserré entre deux hautes falaises noires criblées de trous dans lesquels la mer s'engouffre dans un fracas de tonnerre. Un petit <<canal>> descend ces pentes abruptes qu'il faut gravir pour se trouver sur les plaines à plates-bières. En arrivant je n'ai pas osé jeter un coup d' ¸il sur la tombe et j'ai grimpé à travers les sapins comme si j'avais le diable à mes trousses. J'ai passé une journée abominable, sentant la présence de Pépé à mes côtés et me demandant comment j'allais pouvoir redescendre. C'est ton grand-père qui m'a prise sur le son dos comme un paquet de linge sale et qui m'a ramené " au plein ".

  • Avant de partir j'ai fait quand même une petite prière à Pépé et je lui ai dit : " Tu sais Pépé, je t'aime bien mais c'est la première et la dernière fois que je viens ici ". Et comme je ne voulais pas qu'il vienne m'empêcher de dormir j'ai ajouté ; " Chaque soir au cours de ma prière je dirais deux Ave pour toi Pépé ! " et j'ai tenu parole. "

 

Grand-mère se tait, pour de bon cette fois.

 

 

Où suis-je? J'ai perdu toute notion du temps et du lieu et je suis là-bas dans cette Anse à Ross où rôde l''me de Pépé. Je l'entends, traînant ses chaînes autour de la maison. La nuit est maintenant complête. Les flammes qui, de temps à autre s'échappent du gros poêle de fonte projettent sur les murs des lueurs fantasques. L'angoisse me serre la gorge. J'ai peur. Il me faut échapper à cette obscurité qui m'étouffe, retrouver la chaude sécurité de la maison. Je crie : "  Allume la lampe à pétrol, grand-mère ! "

 

 

Bien des années ont passé. Grand-mère a disparu. J'ai grandi. Je crois bien que j'ai oublié Pépéˆ Que tout le monde a oublié Pépé. Les pêcheurs dont les doris sont désormais équipés de moteurs ne vont plus guère à l'Anse à Ross. La guerre survint et chacun, préocupé par les évènements, ne pensait plus à ces contes de bonnes femmes. C'est alors que l'affaire connut un dernier rebondissement. C'était dans les années quarante. Un jour mon père revint du " Plagousset " en disant : " J'en ai une bonne à vous raconter ! ". Nous étions tous intrigués. Il continua en ces termes :

" Figurez-vous que le Père Magloire, Ramette et le P'tit Riquet partis hier matin en dégrat à l' Anse à Ross pour une semaine sont revenus ce matin avec armes et bagages. Ils avaient des têtes à faire peur. Dès leur arrivée ils se sont précipités au Presbytère, ce qui a fort surpris les voisins. Chacun sait qu' en dehors des mariages et enterrements on ne les voit pas beaucoup à l'église. Le père Gabriel Heudes a fait sa petite enquête et Magloire a raconté l'histoire.

Hier donc, après une longue journée de chasse aux " moyaques" au large du Cap Percé ils accostèrent à la nuit tombante à l' Anse à Ross. Ils firent une bonne " fouée " et préparèrent le souper tout en sirotant qui un petit bitter, qui une absinthe. Après le repas ils firent une partie de dominos, prirent un " p'tit grog " car il faisait frisquet et se couchèrent enfin vers les dix heures du soir. Tout était calme et, fourbus ils s'endormirent aussitôt.

Au plus profond de son sommeil, Magloire entendit soudain : "  Père Magloire, Père Magloireˆ "

tandis qu'on le secouait sans ménagement.

Il ouvrit les yeux. Le P'tit Riquet, le visage décomposé, livide, une "pétoche" allumée dans une main, lui dit tous bas :

" Ecoutez ! Y'a quelqu'un autour de la maison. "

Le Père Magloire se dressa dans sa bannette en disant : " T'es " Toto " mon pauvre Riquet, qui veux-tuˆ "

Il s'arrêta net. C'est vrai que quelqu'un rôdait autour de la maison. On percevait ses pas, des pas humains à ne pas en douter. Parfois des gémissements étouffés leur parvenaient ; les chiens jusque là silencieux s'agitaient dans leur " musse " et grognaient sourdement.

" On va réveiller Ramette ", dit le Père Magloire. Ce dernier, mis au courant de la chose ne perdit pas son sang-froid. Il prit son fusil et sortit, suivi de Riquet plus mort que vif, un " fanal " à la main. Ils inspectèrent les alentours, appelèrent :

" Oh ! Oh ! Qui va là ? "

Silence. Les chiens s'étaient tus. Ramette, goguenard, toujours escorté de Riquet qui n'en menait pas large, rentra au logis.

" Ma parole, vous avez dû vous faire des politesses pendant que je dormais. Y'a personne ! Je me recouche et ne venez pas me réveiller encore avec vos sornettes ! "

Les deux autres, penauds, n'osèrent pas protester de leur bonne bonne foi. Ils regagnèrent leur bannette et t'chèrent de regagner le sommeil. Une petite heure s'écoula et, subitement, alors qu'ils s'assoupissaient, les gémissements reprirent de plus en plus forts et de plus en plus sinistres aussi. Dans la cabane, les trois retenaient leur respiration mais ils se levèrent soudain, haletants, tandis qu'un corps métallique sautait sur les bardeaux. Le P'tit Riquet était au bord des larmes et les deux autres se regardaient avec la même angoisse au fond des yeux.

Le Père Magloire dit alors :

"  Ce ne serait pas Pépé par hasard ?

- Pépé ! s'écrièrent les deux autres, mais oui parbleu ça doit être lui !

- Alors, il faut dire des Ave. C'est le seul moyen de le calmer. "

Et les trois hommes se mirent à l'¸uvre. Ce fut bien laborieux car ils avaient oubliés les paroles de la prière à Marie. Dès qu'ils s'arrêtaient, cherchant les mots, les gémissements reprenaient. Ce fut une nuit atroce.

 

Au lever du jour cependant tout se calma. Ils prirent alors leurs cliques et leurs claques et revinrent dare-dare."

- " Pourquoi sont-ils allés chez le curé en arrivant ?

- Parce qu'ils voulaient faire dire des messes. Mais le curé leur a conseillé d'abonner Pépé à des Messes Perpétuelles. Ils se sont donc cotisés pour éviter à ceux qui voudraient aller en dégrat de passer des moments aussi pénibles. "

 

 

Ainsi se termine l'histoire de Pépé Lancel. Jamais plus il ne se manifesta depuis ce jour. Les Saint - Pierrais n'ont pas abandonné l'Anse à Ross devenue aujourd'hui un riant village de vacances. Certains diront que ce sont les messes dites à son intention qui ont permis à Pépé de se faire pardonner son péché et d'enter dans le Royaume des Cieux. Moi, je dis que son geste désespéré a été provoqué par son affreuse solitude et que seuls les rires clairs et les jeux des enfants qui animent maintenant sa retraite, allègent sa détresse et lui permettent enfin de jouir du repos éternel.

 

Anita Sollier - Lafargue, Souvenirs de mon enfance ( 1980 ) - extraits -

 

 
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