ÎLES SAINT–PIERRE
ET MIQUELON
- - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - -
- - - - - - - - - - - --
EXTRAIT DU MÉMOIRE
DE
M. le Commandant RALLIER du BATY
Sur la Pêche
AUX ÎLES
Saint–Pierre et Miquelon
– - - - - - - - - - - - - -
Quelques nouvelles notes
sur la Pêche côtière
- - - - - - - - - -
SAINT–PIERRE
imprimerie du Gouvernement
- - - - - - --
1927
|
Depuis
la publication du Mémoire n° 5 dans lequel a été développée la question
de la pêche côtière, du frigorifique et du port de Saint–Pierre,
deux évènements d’importance, l’un heureux, l’autre malheureux, se
sont produits dans la petite colonie.
L’événement
heureux :
M. le Gouverneur Bensch a réussi à faire triompher le principe d’une
deuxième tranche de travaux destinés à l’amélioration et à l’aménagement
du Barachois.
L’événement
malheureux : la Compagnie Franco-canadienne
des Pêches et Frigorifiques, au moment de renouveler son contrat avec l’Administration,
a renoncé à continuer l’exploitation du Frigorifique de Saint–Pierre.
Il est à souhaiter, d’une part, que les travaux du
port soit (sic) rapidement menés à bien et, d’autre part, que l’exploitation
de l’établissement en question ne tarde pas à être reprise pour le plus
grand bien de la colonie et de ses habitants. Il ne faut pas perdre de
vue qu’un matériel comme celui du frigorifique s’abîme plus pendant les
périodes d’arrêt que pendant celles de fonctionnement. Encore quelques
années de l’inaction actuelle et ce matériel ne sera plus bon qu’à être
jeté à la ferraille.
Pendant
la saison 1926, les recherches concernant l’océanographie, l’hydrographie
et la pêche dans les eaux de Saint–Pierre
et Miquelon n’ont pu être poussées avec l’activité désirable, faute
d’un bateau affecté à ces recherches.
Pour arriver
à ce résultat, il serait indispensable qu’un petit vapeur (genre « Gouverneur d’Angeac »)
soit mis chaque année pendant au moins quinze jours à l’entière disposition
de la personne chargée d’effectuer de pareilles recherches. Elles
devront porter non seulement sur les eaux voisines des côtes mais aussi
sur celles du Bassin de Plaisance, des cheneaux (sic) de l’île verte
et de la Sonde, de la Baie de Fortune et du fiord sous-marin de l’Ermitage.
Les recherches poursuivies cette année n’ont pu l’être
qu’au cours de quelques sorties en doris à proximité de la côte, ce qui
est absolument insuffisant.
Malgré tout, des observations intéressantes pour
la pêche locale ont pu être faites, et d’ailleurs, un bon nombre des remarques
contenues dans les chapitres qui précèdent concernent aussi bien cette
pêche que celle des bancs.
Topographie et Lithologie du Banc Miquelon.
On se souvient que nous avons appelé Banc Miquelon,
le plateau qui sert de socle au petit groupe des îles françaises. Il est
limité à l’Est par le Bassin de Plaisance, à l’Ouest par le fiord sous-marin
de l’Ermitage, au Nord par le chenal de l’île Verte, au Sud par le chenal
de la Sonde.
Le Banc
Miquelon est un des plus poissonneux des bancs de Terre–Neuve,
sa topographie et sa lithologie sont très mal connues surtout à quelque
distance des côtes.
L’isobathe de 100 mètres s’avance à l’Ouest jusqu’au
méridien de 57° et l’isobathe de 200 mètres jusqu’au méridien de 57° 30’.
Cette extrémité
Ouest du Banc se termine par un éperon qui est séparé du Banc Saint–Pierre
par l’étroit fiord Miquelon, extrémité du chenal de la Sonde et, du
Banc Burgeo, par le fiord de l’Ermitage profond de 320 mètres à son confluent
avec le chenal Laurentien.
Ce fiord sous-marin se prolonge en direction N.-E.
avec des profondeurs de 300 à 350 mètres jusqu’à la Baie de l’Ermitage.
Il est rempli d’eau de la Pente jusqu’au niveau de l’isobathe, de 250 mètres
environ. A l’époque glaciaire, il devait servir de grande voie d’évacuation
à l’Inlandsis de la Baie de l’Eau, de la Baie Connaigre, de la Baie du
Désespoir, de la Baie Fâcheux, peut-être aussi de la Grande Baie Fortune,
et de quantité d’autres hâvres secondaires qui ont contenu autrefois des
glaciers.
Cette partie
de la côte de Terre–Neuve
est celle où les glaces ont laissé la plus profonde empreinte. Dans
la Baie du Désespoir, il y a des fosses de 600 et même 700 mètres.
Le fond de la vallée sous-marine de l’Ermitage est
recouvert partout de vase molle. On a d’ailleurs la même vase sur la pente
du Banc Miquelon jusqu’à l’isobathe de 150 mètres. On trouve ensuite de
la vase sableuse, du sable vaseux et des plans de roche jusqu’à l’isobathe
de 100 mètres qui marque le commencement du plateau.
Sur ce plateau, l’examen des cartes semble révéler
d’abord une grande confusion topographique et lithologique, mais cela tient
surtout à l’insuffisance de l’exploration sous-marine et à la rareté des
sondes.
Les roches émergées des Veaux Marins sont l’extrémité
d’une chaussée sous-marine qui est le prolongement du Cap Blanc.
Il règne aussi parallèlement à la côte Ouest de Miquelon
une chaîne rocheuse dont le haut-fond Briand, qui brise par gros temps,
est une tête. Entre cette chaîne et la côte le fond est de sable. Plus
au large on trouve du gravier, des galets et de gros blocs de pierre avec,
par ci par là, quelques taches de sable.
Sur la côte Est de l'île, entre le rivage et l’isobathe
de 50 mètres on trouve du sable et du sable vasard avec des émergeances
(sic) rocheuses sans ordre, sauf en ce qui concerne la grande chaussée
sous-marine qui prolonge les Rochers de Miquelon.
Au delà de l’isobathe de 50 mètres on a encore du
sable en certains endroits mais on arrive rapidement aux graviers, aux
galets et aux cailloux qui vont jusqu’à l’isobathe de 100 mètres.
Dans le
chenal dit « La Baie », qui sépare
Langlade de Saint–Pierre, on retrouve facilement le thalweg,
par simple examen de la carte, et aussi la trace de l’érosion ancienne
de l’eau de fonte des glaces.
Ce thalweg
ou « imum vallis »
suit la direction générale de la Baie jusqu’au prolongement sous-marin
de la Pointe à Savoyard. Là il prend une direction Nord-Sud sur une
distance de 4 milles, puis fait un coude vers le Sud-Est et vient aboutir
au Bassin de Plaisance. Ce chenal de la Baie qui a une profondeur moyenne
de 80 mètres est séparée du chenal de la Sonde par une crête ou plutôt
un amas détritique en forme de remblai qui va presque en ligne droite
du Cap Coupé à un point situé par L = 46°36’ G = 56°08 et sur lequel
il y a 49 mètres d’eau. Ce remblai qui a toutes les apparences d’une
ancienne moraine latérale, constitue au propre et au figuré, un des traits
les plus saillants de la topographie du Banc Miquelon.
Presque
toutes les indentations et les pointes de la côte de Saint–Pierre ont leur prolongement sous la mer :
la pointe à Savoyard, la pointe du Diamant, la pointe Blanche. Le
prolongement de cette dernière pointe constitue une longue chaussée sous-marine
rocheuse orientée au S.-W. qui porte les basses de la Tournioure,
la basse à Bonnière la basse de la Marne.
Du côté
de Saint–Pierre,
le banc s’étale en gradins rocheux, jusqu’à la pente du Bassin de Plaisance.
Hydrologie
Les stations océanographiques faites dans la région
du Banc Miquelon au cours de la saison 1926 ont donné lieu à des remarques
importantes.
Il ne semble pas que l’eau arctique qui remplit le
Bassin de Plaisance pénètre dans les chenaux de la Sonde et de l’île Verte
aussi incroyable que ce fait puisse paraître. Au mois d’octobre on ne trouvait
d’eau à 0° que tout à fait au fond de ces chenaux, à plus de 100 mètres
de profondeur, alors que dans le Bassin de Plaisance cette même eau n’était
qu’à 60 mètres seulement.
En outre,
l’eau à 0° qu’on trouvait à cette époque dans le chenal de la Sonde n’atteignait
pas 33 0/00 de salinité ;
elle ne réunissait donc pas les deux caractères de l’eau arctique.
Ce fait est vraiment curieux et la seule explication
plausible qu’on puisse en donner est de supposer, contrairement aux indications
de la carte, qu’il existe à l’entrée Est de ces deux chenaux un seuil de
moins de 100 mètres qui empêche l’eau arctique d’y pénétrer. Ce cas sera
intéressant à élucider au cours des recherches futures.
On voit ici que le thermomètre peut être utilisé
d’une façon assez imprévue, pour déceler une particularité de la topographie
sous-marine ayant échappé aux investigations habituelles par la sonde.
Dans une
région à contrastes thermiques comme les bancs de Terre–Neuve, l’exploration des fonds au moyen du thermomètre
n’est pas un mythe et l’on serait tenté d’en formuler les principales règles
de la façon suivante :
« Toutes les fois qu’en plongeant le thermomètre
dans une formation en creux dont la profondeur est comprise entre 80 mètres
au moins et 200 mètres au plus on n’y trouve pas de l’eau arctique, on
peut en conclure que cette dépression est défendue par une crête empêchant
cette eau d’y pénétrer.
De même,
toutes les fois qu’en plongeant le thermomètre dans une formation en
creux de plus de 250 mètres de profondeur on n’y trouve pas de l’eau
de la Pente, on peut en conclure que cette dépression ne s’étend pas
jusqu’à la Pente Atlantique, ou qu’elle est obstruée par un seuil qui
empêche cette eau d’y pénétrer. »
Mais si
le thermomètre dans une région comme celle de Terre–Neuve est un véritable instrument d’exploration sous-marine,
il pourra servir aussi dans bien des cas à déterminer la position du navire
dans les endroits ou la sonde n’y suffit pas ? Sur le
Platier, par exemple, on peut connaître sa position en longitude
rien qu’en prenant la température de l’eau sur le fond.
Revenons maintenant au Banc Miquelon et à ses chenaux
limitrophes qui nous ont entraînés dans cette digression sur le thermomètre.
Au dessus
du Banc et des chenaux il existe en surface une couche d’eau côtière
très dessalées due aux apports d’eau douce du Golfe Saint-Laurent et
des nombreuses rivières de la côte Sud de Terre–Neuve.
C’est surtout entre Miquelon et Terre–Neuve que cette
faible salinité est accentuée. L’épaisseur de la couche à moins de
31 0/00 dépassait par endroits 30 mètres en 1926, ce qui doit avoir
des répercussions sur les migrations de certains poissons, notamment
de l’ânon.
Cette faible salinité doit d’ailleurs varier d’une
année à l’autre, suivant les variations du régime des pluies et des neiges.
Les pêcheurs Miquelonnais s’étonnent de constater que la migration habituelle
de l’églefin sur leur côte n’a pas eu lieu depuis trois ans. L’abstention
de ce poisson habitué aux conditions du large peut être attribuée avec
beaucoup de vraisemblance à une insuffisance de la salinité.
Naturellement cette couche dessalée est très sensible
aux variations de température de l’atmosphère, qu’elle suit avec une grande
fidélité. Cette année la température maxima en surface n’a pas dépassé
12° 5 dans ces parages. Cette température a été atteinte au commencement
de septembre et le début du refroidissement a coïncidé avec une période
de quelques jours de froid sec qui a eu lieu au cours de ce mois.
Le 29 septembre,
la température de surface en rade de Saint–Pierre n’était
plus que de 11°, le 22 octobre elle était tombée à 9° et le 27 à 8°.
La Baie
de Fortune contient-elle de l’eau arctique ?
Nous n’avons pu nous en assurer, mais les stations océanographiques
faites plus à l’Ouest, sur le méridien de 58° par la Canadian Fisheries
Expedition ont révélé, au printemps, à 60 et 100 mètres, une couche d’eau
arctique diluée, apparentée par sa salinité, un peu plus faible que celle
du Courant du Labrador, avec l’eau arctique qu’on trouve à la même profondeur
dans le Golfe Saint-Laurent. En automne, on retrouve cette couche un
peu plus profondément, avec une salinité notablement augmentée.
Il est probable que les choses se passent de la même
façon dans la Baie de l’Ermitage et dans la Baie Fortune en ce qui concerne
l’eau arctique. Mais cette eau, répétons-le, n’est pas reliée à l’eau arctique
du Bassin de Plaisance dont la salinité est normale (22 à 33,5 0/00).
Il semble donc qu’il y ait une solution de continuité
de l’eau arctique au-dessus du Banc Miquelon, sauf peut-être au printemps.
En somme, les eaux qui entourent nos Îles jouissent
en été d’un régime assez spécial, par le fait que l’eau arctique en est
exclue, ce qui a pour effet d’en exclure aussi les contrastes thermiques,
sauf à l’accore Est du Banc Miquelon qui est baigné directement par le
Bassin de Plaisance.
Les faits
biologiques semblent d’ailleurs bien cadrer avec cette disposition spéciale
des eaux, car c’est à cet accore Est du Banc, c'est-à-dire à l’Est et
au Sud-Est de l'île Saint–Pierre,
qu’on trouve la morue invariablement pendant toute la saison.
Sur les autres parties du banc et notamment sur les
côtes de Miquelon, elle est moins assidue et ne vient en nombre que lorsqu’une
boëtte l’attire, comme par exemple à l’époque du capelan.
Il ne faut pas oublier que l’eau de la Pente, qui
remplit le fond de la dépression du fiord de l’Ermitage, baigne la pente
N-W. du banc Miquelon et que la morue trouve dans cette eau un refuge contre
les températures excessives des couches supérieures refroidies pendant
l’hiver. Il est donc à présumer qu’une pêche d’hiver pourrait être faite
sur les fonds de plus de 200 mètres de profondeur dans le genre de celle
qui se pratique plus à l’Ouest, à Rose Blanche et à Port aux Basques. On
trouve des fonds de plus de 200 mètres à 8 milles dans le N-W. du Cap Miquelon.
La Baie
Fortune contient-elle de l’eau de la Pente ?
La seule réponse qu’on puisse faire à cette question à l’heure actuelle
ou aucune recherche océanographique n’a encore été faite dans cette baie,
est la suivante :
Si l’étroite coupure qui se trouve entre le Banc
Miquelon et le socle des Îles Plates et des Îles Brunet a plus de 250 mètres
de profondeur, l’eau de la Pente peut pénétrer dans la Baie. Dans le cas
contraire, on ne l’y trouvera pas.
Là encore la question pourra se résoudre au thermomètre
et sans qu’il soit besoin d’utiliser la sonde dans la passe en question.
Si en plongeant le thermomètre à l’intérieur de la baie sur les fonds de
300 mètres on trouve de l’eau à 0° jusqu’au fond, c’est que la coupure
a moins de 250 mètres. SI, au contraire, on y trouve de l’eau de la Pente
à + 4° environ, c’est qu’elle a plus de 250 mètres.
On voit qu’il reste à faire dans toute cette région
des recherches hydrographiques et océanographiques d’un intérêt dépassant
l’ordinaire.
Mauvaises années.
En admettant
que les mauvaises années de pêche soient dues sur les Bancs de Terre–Neuve à une élévation anormale du niveau
des eaux arctiques, voyons comment les choses peuvent se passer en pareil
cas à Saint–Pierre et Miquelon.
En temps normal, nous avons vu qu’il y avait peu
ou point d’eau arctique sur le Banc Miquelon en été. Mais même en admettant
qu’il soit envahi par l’eau arctique, cette invasion n’aurait pour résultat
que de créer une zone de contraste thermique sur tout le pourtour des îles,
suivant une isobathe correspondant au niveau supérieur de cette eau. Cette
condition ne pourrait qu’être favorable à la pêche de la morue.
Si haut en effet que ce niveau puisse monter ce ne
serait jamais au point de submerger entièrement la zone côtière. Ce serait
en somme le cas des Virgin Rocks répété en plus grand.
Quelle qu’en soit la cause, il est bien connu des
pêcheurs que les mauvaises années sur les Bancs n’affectent pas la pêche
côtière. Cette pêche subit, comme toutes les pêches, des fluctuations mais
qui jamais n’atteignent des proportions désastreuses.
La Pêche Miquelonnaise.
Un agréable séjour à Miquelon que je n’avais pu faire
l’année précédente, m’a permis cette fois d’obtenir des pêcheurs locaux
toute une série de renseignements sur la pêche telle qu’elle est pratiquée
par l’intéressante petite population de cette Île.
Ici, je
saisis avec plaisir et empressement l’occasion de remercier le Père Vauloup,
de la Congrégation des pères du Saint-Esprit ;
le Dr Bousselet, Médecin-Major de la Marine, et M. Detcheverry, Maire
de Miquelon, qui m’ont fourni d’utiles renseignements et m’ont rendu
mon séjour agréable.
Je n’aurai garde d’oublier M. William Detcheverry,
de qui je tiens ma documentation sur la pêche miquelonnaise dont il est
le champion au dire de tous ses confrères. Je remercie d’une façon générale
tous ceux qui, à un titre quelconque, m’ont rendu service.
Contrairement
à ce qui se passe à Saint–Pierre
ou la morue abonde toute la saison à proximité de la côte, cette pêche
n’est vraiment fructueuse pour les Miquelonnais que pendant la saison du
capelan, entre la mi-juin et la fin de Juillet. C’est l’époque ou il faut
« sauver » sa pêche, car avant et après, le rendement
est irrégulier et assez médiocre.
Cela tient à plusieurs raisons, dont la principale
est la suivante. Les doris ou warys employés par les pêcheurs ne permettent
guère de s’éloigner à plus de 10 ou 12 milles du bourg de Miquelon, leur
unique base. Or ce faible rayon d’action couvre en grande partie des fonds
sableux où, répétons-le, la morue ne vient en nombre que lorsqu’elle est
attirée par une boëtte abondante comme le capelan ou le lançon.
A l’époque du capelan, elle suit la migration de
ce petit poisson qui vient pondre très près du rivage. Elle vient alors
en rade même de Miquelon et principalement sur les petits fonds qui avoisinent
l’étang de Mirande.
C’est pour les pêcheurs miquelonnais, une période
d’activité fébrile qui dure un mois. On part, on pêche, on rentre, on tranche,
on sale, et c’est à peine si l’on prend le temps de casser la croûte avant
de retourner sur le fond le plus proche où se tient la morue. Il n’est
question de repos que lorsque vient le mauvais temps et l’on ne désire
guère sa venue, car on a vu des séries de mauvais temps pendant la saison
du capelan ruiner la pêche d’une année.
Les vents les plus craints sont ceux de la partie
Est parce qu’ils amènent aussitôt un fort ressac à la plage et empêchent
la mise à l’eau et le halage à sec des doris.
Quand il fait très beau, on double le Cap de Miquelon
et l’on va sur la côte Ouest jusqu’à la Pointe au Cheval. Il faut trois
grandes heures de marche au moteur pour s’y rendre, mais cela vaut la peine
du dérangement, car c’est le lieu de pêche le plus productif de toute la
région pendant la saison du capelan.
Si la mer est calme et claire, on peut voir des bataillons
de morues prendre entre deux eaux leur sportif repas tandis que le gros
de l’armée repose sur le fond en faisant la digestion.
A la pointe
au Cheval la morue n’est pas le seul poisson à profiter de l’aubaine ;
on y trouve aussi d’énormes flétans remontés pour l’occasion des profondeurs
vaseuses du fiord de l’Ermitage.
C’est à cette époque que des goélettes américaines
viennent dans les parages Ouest de Miquelon pour pêcher ce poisson qui,
depuis quelques années, se fait de plus en plus rare dans les parages.
En dehors de la saison du capelan, les Miquelonnais
sont bien obligés de fréquenter des fonds rocheux pour trouver la morue.
Nous avons dit que ces fonds n’étaient ni nombreux, ni spacieux à proximité
de leur base.
Dans la rade même il n’existe qu’un seul fond où
l’on prenne de la morue toute la saison, encore est-il si peu étendu que
plusieurs embarcations s’y gênent en pêchant ensemble. Ce fond, appelé
la Roche, est sur l’alignement du goulet du Barachois et de la Bouée du
Plateau de la Chatte. Pour trouver des fonds à morue un peu spacieux et
variés il faut aller à 8 milles, jusqu’à la chaussée sous-marine qui prolonge
en direction N.-E. la ligne d’îlots appelés les Rochers de Miquelon. Il
y a là toute une série de bons fonds de pêche connus sous les noms de Patracan,
le fond Landry, le Caillou aux Chats, le Caillou au Goémon, le fond du
N.-E., l’Accore des Anglais.
L’étroit banc des Jerseymen séparé du Banc Miquelon
par une fosse de 120 mètres se trouve à 5 milles plus à l’Est. Il n’est
que rarement fréquenté par les Miquelonnais.
Les fonds de sable vaseux qui règnent à l’ouvert
de la rade étant propices à l’ânon, il n’est pas étonnant de retrouver
ce poisson à Miquelon aux deux époques où il s’approche de terre au printemps
et en automne. Malgré son prix inférieur, les Miquelonnais considèrent
sa pêche comme un appréciable appoint à celle de la morue surtout quand
celle-ci est déficitaire.
Mais depuis trois ans l’ânon a fait défaut sur les
fonds qu’il fréquentait habituellement, et dont le meilleur est situé à
1 mille au Sud du Cap de Miquelon, par des profondeurs de 25 à 30 mètres.
La raison de cette absence, avons nous dit, est très
probablement la faible salinité de la couche d’eau qui recouvre ces fonds,
salinité qui doit varier d’une année à l’autre suivant les apports en eau
douce.
Tout autour de Miquelon, et surtout du côté Est,
cette salinité en 1926 ne dépassait pas 30 0/00 en surface et 31 0/00 à
30 mètres, qui est justement la profondeur du fond de pêche dont il vient
d’être question.
Sur les Bancs de Nouvelle Écosse qui sont très riches
en ânons la salinité sur le fond varie entre 32 et 33 0/00 et ne tome jamais
sur les lieux où l’on trouve ce poisson à moins de 32 0/00.
On peut donc considérer que cette salinité est une
limite que l’églefin peut difficilement dépasser.
Si telle est la raison, de l’abstention de ce poisson
sur les fonds de 30 mètres où on le pêche habituellement il est probable
qu’on le trouverait plus au large sur les fonds de 50 ou 60 mètres, la
salinité augmentant avec la profondeur.
L’ânon fait généralement une première apparition
sur les fonds sableux de Miquelon, en été, à la fin de juin, mais il est
alors si maigre que les pêcheurs le rejettent.
Au commencement de l’automne, il revient en nombre,
très gras et c’est à cette époque qu’il donne lieu à une pêche assez importante
jusqu’à sa disparition. On boëtte alors avec du lançon pris à la plage
dans des sennes à très petites mailles.
Au dire des pêcheurs miquelonnais, la quasi-disparition
de l’ânon de ces parages ne serait pas le seul changement remarqué depuis
quelques années. Au pied même de la Côte du Cap Miquelon, presque à toucher
terre, ou trouvait autrefois de la morue toute la saison. Elle a complètement
disparue (sic) dans cet endroit sans cause apparente.
Un autre fond à morue, peu étendu et très riche a
également été déserté, mais on croit, dans le cas, savoir pourquoi. Ce
fond était surtout fréquenté au début de la saison, à l’époque où l’on
boëtte les lignes avec des moules. Les pêcheurs ouvraient les moules, en
prenaient la chair pour mettre sur l’hameçon et jetaient négligemment les
écailles à la mer.
D’année
en année on a remarqué une diminution de la morue sur ce fond et la pêche
y est maintenant à peu près nulle :
« Le fond a été empoisonné par les écailles »
disent les pêcheurs.
En réalité on peut supposer que la couche de coquilles
ainsi déposée d’année en année, a fini par rendre ce fond inhabitable pour
les animaux sédentaires qui, vraisemblablement, y attiraient la morue.
Ce fait
est à citer, parce qu’il constitue un exemple frappant de fond de pêche
anéanti par la négligence et l’imprévoyance des pêcheurs. Combien de
bancs, combien d’estuaires, combien de baies autrefois renommées pour
leur richesse ont été ainsi dépeuplés et rendus improductifs sur nos
côtes de France, par de mauvaises méthodes de pêche et par des engins
dévastateurs !
A ce propos
on se plaint amèrement, à Miquelon, des agissements des pêcheurs terre-neuviens
qui viennent pêcher « à la
faux » en dedans des eaux territoriales et qui jettent leurs
têtes de morues sur les fonds de pêche, pratique détestable qui a
pour résultat certain de chasser pour un temps ce poisson.
La morue
disparaît-elle en hiver des fonds qu’elle fréquente habituellement autour
de l’île ?
Sur cette question, les pêcheurs miquelonnais semblent être d’accord
pour reconnaître qu’elle disparaît vers la fin de décembre.
Cette époque est sans doute celle où une homothermie
voisine de 0° s’établit dans toute la couche des eaux côtières.
La morue doit alors battre graduellement en retraite
vers l’Ouest sur la pente du fiord de l’Ermitage où elle trouve des eaux
à température constante.
Le 17 octobre
1926 les températures à diverses profondeurs en un lieu appelé « Fond de l’Hercule » situé approximativement
par L : 47° 06’, G : 46° 18’ étaient les suivantes :
en surface + 9°2, à 20 mètres + 8° 5, à 36 mètres (sur le fond) +
4° 8.
Les eaux de Miquelon sont réputées extrêmement pauvres
en encornet, mais il est certain que cette année on pouvait en prendre
à discrétion et cela tout près du rivage. Il convient du reste d’ajouter
que l’année était exceptionnelle sous ce rapport.
Nous restons toujours persuadés que la pêche du homard
donnerait d’intéressants bénéfices aux pêcheurs miquelonnais. Ceux d’entre
eux que nous avons entretenus de ce sujet ne sont pas de cet avis, mais
les arguments qu’ils font valoir sont loin d’être convaincants. Le principal
est que l’essai tenté il y a une trentaine d’années par une société a donné
si peu de bénéfices qu’il a fallu, dès la première année, arrêter l’exploitation.
Est-il
besoin d’insister sur le fait que les conditions ont complètement changé
depuis ce temps ; la demande de conserve de
homard est devenue très supérieure à la production, d’une hausse formidable
des prix (sic). Il en était tout autrement à cette époque. Une vingtaine
d’usines fonctionnaient alors à plein rendement sur les côtes de Terre–Neuve,
où le homard est maintenant devenu si rare que le Gouvernement de
ce dominion s’est vu dans l’obligation d’en interdire complètement
la pêche pour trois ans.
Ensuite,
qui ne sait que des particuliers, pratiquant pour leur compte et à peu
de frais une industrie, peuvent fort bien y réussir, quand une société
à gros capital et à matériel dispendieux a échoué dans la même tentative ?
A Miquelon, le homard se tient surtout sur la côte
Ouest. A la fin du mois de Septembre dernier, il en a été trouvé en quantité
sur la plage où ils avaient été rejetés par la mer, à la suite d’un mauvais
temps qui avait soulevé une grosse houle de fond.
Les pêcheurs
de Terre–Neuve fabriquent
eux-mêmes les conserves de homard.
La machine
sertisseuse et l’autoclave indispensables appartiennent généralement
à des sociétés coopératives qui les louent. Les mêmes sociétés vendent
des boites vides et les caisses d’emballage. Pourquoi les miquelonnais
ne réussiraient-ils pas aussi bien que leurs confrères de l’île voisine ?
En outre, le homard peut se conserver très longtemps
en vivier. Il suffirait d’avoir quelques viviers flottants mouillés dans
l’étang salé. Non seulement on trouverait parmi la population de St-Pierre
une clientèle déjà assez importante, mais il serait encore possible de
faire de l’expédition de homards vivants au Canada, tous les quinze jours
par le courrier des îles.
Il est
vraiment regrettable de voir une pareille richesse rester inexploitée
au point que des habitants de Saint–Pierre
m’ont assuré n’avoir pas mangé de homard depuis plus de vingt ans.
Quelques
mots maintenant sur le matériel de pêche employé par les Miquelonnais
et qui est d’ailleurs exactement le même qu’à St-Pierre : doris à moteur, lignes à main et magasin appelé « salerie ».
Les moteurs employés ont été jusqu’ici des moteurs
américains de 3 et 4 chevaux, mais depuis deux ans les pêcheurs se sont
mis à prendre des moteurs de construction française. Que les constructeurs
de ce genre de matériel sachent qu’il y a là-bas une clientèle non négligeable,
le nombre des embarcations à moteur atteignant trois cents.
Les pêcheurs
se plaignent d’avoir chaque année le « rouge »
dans les stocks de morue contenus dans leurs saleries. Il ne tient qu’à
eux de s’en débarrasser en désinfectant avant le commencement de la pêche
leurs magasins par un copieux lavage avec une solution de permanganate
de potasse.
Cette opération doit être faite minutieusement sans
rien omettre, pas même les outils et les ustensiles tels que couteaux,
pelles à sel, cuves, etc., qui servent à la préparation de la morue. Bien
laver surtout les planchers et les cloisons qui ont été en contact de la
morue et du sel contaminés, enlever le vieux sel jusqu’au dernier grain.
Si cette opération est faite chaque année avec soin,
le rouge doit disparaître et ne plus se renouveler, bien que les conditions
soient particulièrement favorables à son développement dans ces magasins
construits en bois mince et mal protégés des rayons du soleil.
On sait que le rouge est un microbe qui se développe
dans le sel et qui pullule d’autant plus rapidement que la chaleur est
plus grande. Inutile d’ajouter qu’un lavage et un salage défectueux de
la morue favorisent son développement.
Bien que
le sujet de la pêche côtière soit loin d’être épuisé, les notes recueillies
cette année commencent à l’être et il nous faut les clore. Ce ne sera
pas toutefois sans dire quelques mots à la louange des pêcheurs Saint–Pierrais
et Miquelonnais, ces descendants des Bretons, des Normands et des Basques
qui conquirent autrefois pacifiquement un empire dont il ne reste aujourd'hui
que deux îlots. Derniers vivants témoins de l’épopée française des Terres-Neuves,
leur ténacité et la richesse d’une mer découverte par leurs ancêtres
ont permis qu’ils restassent fixés à un sol pauvre à la vérité, mais
non ingrat.
C’est à quoi songeait l’auteur de ces notes en débarquant
sur la plage de Miquelon et en scrutant les visages graves et doux mais
nullement tristes, qui l’entouraient.
il pensait
aussi à l’avenir et se disait que si certains pêcheurs métropolitains,
qui mènent en peinant et récriminant une vie assez misérable, savaient
quelle aisance peut donner à Miquelon, un travail sans surmenage, ils
n’hésiteraient pas à venir s’y installer avec leurs familles. Ils y seraient
les bienvenus et constateraient qu’au lieu de rixes après boire, l’ordre
et la paix y règnent sans que l’unique gendarme préposé à leur maintien
ait à intervenir ; qu’au lieu de taudis on y bâtit
de coquettes et confortables maisonnettes ; qu’au lieu de haine de
classes on n’y trouve qu’une classe sans haines :
celle des pêcheurs.
En effet, à Miquelon, presque tous les hommes sont
pêcheurs et ce métier leur donne sinon la richesse du moins l’indépendance
dont ils sont fiers, et cette aurea médiocritas chantée
par le poète antique.
Un chiffre :
le patron ayant fait la plus belle pêche en 1926 avait touché pour sa
part la coquette somme de 27 000 francs et cela en quatre mois de travail.
Est-ce
à dire que pendant les huit autres mois de l’année les Miquelonnais restent
inactifs ? Nullement,
on cultive son jardin, on soigne ses bestiaux, on répare sa maison,
on chasse le gibier d’eau, on pêche la truite dans l’étang de Mirande
et de la Belle-Rivière.
C’est une vie saine et qui ne comporte de grandes
fatigues que pendant la courte saison du capelan.
A
les entendre parler, on sent d’ailleurs que les Miquelonnais sont profondément
attachés à leur genre de vie, à ces grandes captures de morues qui pendant
l’été vont assurer l’aisance et le confort de l’hivernage de ce rude
hivernage qui, pour les habitants, a plus d’attraits que d’inconvénients,
parce qu’il constitue en quelque sorte leurs vacances.
C’est alors le temps des chasses au renard, des grandes
excursions en traîneau ou à cheval et des sportives corvées de bois. C’est
aussi l’époque des veillées pendant lesquelles on raconte les vieilles
histoires de pirates ou de trésors enfouis dans des cachettes en briques
maçonnées recouvertes de sable. Miquelon comme toute île qui se respecte
a son trésor.
Si quelques
Miquelonnais s’enrichit, les femmes chuchotent avec malice qu’il a trouvé
le trésor, sans se douter qu’elles disent la vérité, sinon au propre
du moins au figuré, selon ma morale du bon La Fontaine, ou mieux, celle
de l’illustre quaker Benjamin Franklin qui disait. « Tout
homme qui pêche un poisson tire de la mer une pièce de monnaie. «
- - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - -
Saint–Pierre. – Imprimerie du Gouvernement - 30-9-27.