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CONGRES
DES ANCIENNES COLONIES PARIS.
11-16 OCTOBRE 1909 LA RUINE DES ILES SAINT-PIERRE ET MIQUELON
LES
RÉFORMES NÉCESSAIRES -- L'AVENIR DE LA COLONIE Rapport de M.
Alcide DELMONT, Avocat
à la Cour d'Appel de Paris, Délégué au Comité
Consultatif du Commerce de l’Agriculture et de l'Industrie des Colonies. Parmi
tous ceux qui s'intéressent au développement et à la prospérité
de nos colonies, il n'est personne qui n'ait été vivement frappé,
ces dernières années, par la lamentable situation dans laquelle
sont tombées les îles Saint-Pierre et Miquelon. Nous assistons à
une véritable déchéance économique de cette vieille
colonie autrefois si prospère. A diverses reprises, au Parlement, dans
la presse, des cris d'alarme ont été jetés qui, malheureusement,
n'ont pas été suffisamment entendus, puisque, à l'heure actuelle,
les pouvoirs publics n'ont encore réalisé aucun effort sérieux
pour sauver ce malheureux pays de la ruine définitive qui le menace. LES
CAUSES. L'application
du Tarif général des Douanes. Quelles
sont les causes qui ont provoqué la décadence des îles Saint-Pierre
et Miquelon ? La
plus ancienne réside dans l'application à Saint-Pierre du Tarif
général des Douanes, qui date de 1893. Jusqu'à cette époque,
la colonie avait joui d'une large prospérité. Elle avait bien subi,
précédemment, le rude contre-coup de l'application du Bait-Bill
voté en 1886 par le Parlement de Terre-Neuve. Cette mesure inique, se traduisant
par la privation de la boette qui était fournie jusqu'alors à nos
pêcheurs par les Anglais de Terre-Neuve, avait fait un tort considérable
à l'industrie de la pêche; mais, peu à peu, celle-ci avait
pu faire face à celte difficulté et s'adapter aux nécessités
créées par le Bait-Bill. La vie commerciale avait fini par reprendre
son cours normal, lorsqu'on 1893, fait promulgué à Saint-Pierre le
Tarif général des Douanes. On
peut dire aujourd'hui, après une expérience de seize années,
que cette mesure fut désastreuse pour la colonie. Comment, d'ailleurs,
aurait-il pu en être autrement? Comment obliger un pays qui ne produit rien
et ne peut rien produire, qui est, par sa situation et par sa constitution, tributaire
de l'extérieur, à s'approvisionner exclusivement en France, à
800 lieues de distance, alors qu'il a des fournisseurs naturels qui sont ses voisins
immédiats et tout proches? C'est pourtant le paradoxe que réalisa
à Saint-Pierre l'établissement du régime douanier. La
conséquence de ce système se produisit immédiatement. Les
tarifs de douane éloignèrent de Saint-Pierre nos propres bateaux,
les navires de pêche qui ont leur port d'attache et arment en France. Ceux-ci,
en effet, pouvant prendre en France même, à l'entrepôt, des
produits étrangers qu'ils consomment au large, sans avoir à
payer de droits, ont tout intérêt à ne pas s'approvisionner
à Saint Pierre où il n'y a pas d'entrepôt. L'armement local
a, de ce fait, dispara presque complètement, car il est impossible à
une goélette locale de lutter avec le navire qui arme en France.
Celle-là doit, ou bien être armée avec des produits venant
de France et qui auront payé des frais de transport onéreux, ou
avec des marchandises venant du Canada ou d'Amérique, mais qui auront été
imposées au tarif prohibitif qui leur est appliqué. On comprend
ainsi comment le reste des bateaux constituant l'armement local a pu tomber de
230 à 70. Ou le nombre de 70 est celui de 1907. Il a encore diminué
en ces deux dernières années. Avant
l'application du tarif douanier, toutes les marchandises étragères
payaient à leur entrée à Saint-Pierre un droit ad valorem.
Il y était alors importées, en même temps que des marchandises
françaises, des marchandises américaines. Le commerce local, pouvant
s'approvisionner dans les meilleures conditions, avait une clientèle étrangère
au Canada et à Terre-Neuve qui était un des éléments
de- son activité commerciale. Les
produits venant d'Amérique et du Canada étaient achetés et
mis en magasin par les négociants de Saint-Pierre. Les navires pêcheurs
de toutes nationalités, de même que les Anglais du Canada et de Terre-Neuve
venaient s'approvisionner à notre marché. Les navires faisaient
des dépenses dans le pays et la circulation de la richesse était
intensifiée par la succession des opérations commerciales. A l'heure
actuelle, la marchandise étrangère emmagasinée à Saint-Pierre
et qui a payé les tarifs, est d'un prix de revient trop élevé
pour qu'elle puisse être achetée par les consommateurs du dehors.
De même, la marchandise française, grevée des frais de transport
à de si longues distances, doit être vendue trop cher pour solliciter
l'ancienne clientèle qui a été ainsi supprimée par
l'effet direct de l'application du tarif douanier. L'élévation
des droits de navigation. Cette
situation qui, par elle seule, aurait suffi à ruiner une colonie dont la
prospérité ne peut être que le résultat de son trafic
avec l'étranger, a été encore aggravée par l'application
de droits de navigation exhorbitants, conséquence de l'affaiblissement
des ressources de la colonie. Le budget local, pour s'alimenter, s'est vu réduit
à des expédients. Le droit de navigation qui, en 1894, était
de 1 franc par tonneau de jauge, fut porté en 1898 à 1 fr. 38, puis,
en 1900, à 2 francs et en 1902 à 3 francs, tandis que dans le port
voisin étranger, à Saint-Jean de Terre-Neuve, ce droit est de 1
fr. 23 par tonne jusqu'à 300 tonneaux, avec une proportion descendante
au-dessus de 300 tonneaux, et un maximum de 1.230 francs Aussi tous les navires
français et étrangers se sont-ils éloignés de notre
port et Saint-Pierre s'est-il trouvé atteint dans la source même
de son activité commerciale. L'Accord
Franco-Anglais de 1904. A
ces causes directes de la crise économique subie par la colonie de Saint-Pierre,
il faut encore en ajouter une autre. N'oublions
pas, en effet, le préjudice qui lui a été causé par
le traité franco-anglais. N'est-ce
pas elle qui a supporté presque tout le poids de cet accord, par la clause
de l'abandon du French Shore? Le danger fut dès lors signalé. A
la tribune du Sénat et à celle de la Chambre, MM. Paul Deschanel,
Georges Garreau, Riotteau et plusieurs autres membres éminents du Parlement
dénoncèrent le péril que faisait courir à notre vieille
colonie et à notre industrie de la pêche à la morue, cet abandon
de nos droits anciens tel du moins qu'il était réalisé. Ce
n'est point ici le moment de montrer dans quelles conditions la cession eut pu
être faite en sauvegardant les intérêts de notre colonie tout
en donnant d'ailleurs à l'Angleterre les complètes satisfactions
qui devait permettre l'établissement de l'entente cordiale et assurer son
avenir. Qu'il nous suffise de constater que notre colonie a été
la rançon du traité conclu et qu'elle approuva néanmoins
par pur patriotisme. Mais nous pouvons dire que sacrifiée à l'intérêt
général à l'heure où ce sacrifice était nécessaire,
il importe que la nation lui donne son appui et son concours pour l'aider à
sortir d'une crise dont l'intérêt même de la nation a été
une des causes. L'ÉTENDUE
DE LA CRISE. Nous
avons vu ainsi notre colonie de Saint-Pierre accablée depuis une vingtaine
d'années par des difficultés, sans cesse accrues et devenues insurmontables
malgré l'énergie et le courage de ses habitants. Quelques
chiffres peuvent donner une idée de l'étendue de la crise qu'elle
subit. Les statistiques
nous montrent que le commerce des îles Saint-Pierre et Miquelon, qui a atteint
jusqu'à 34 millions de francs en 1885, qui était encore de 28 millions
en 1898 et de 21 millions en 1902, s'est abaissé au chiffre de 12 millions
en 1907, diminuant ainsi de près de moitié en l'espace de 5 ans.
En 1902, Saint-Pierre armait 206 goélettes; en 1904, 149; en 1905, 101
; en 1907, 71. Les recettes des douanes, qui forment la partie principale du budget,
n'ont également cessé de baisser. En 1901, elles s'élevaient
à 227.164 francs; en 1902, elles tombaient à 207.740 francs; en
1906, elles n'étaient plus que de 144.000 francs, et en 1907, de 129.000
francs. Les droits de consommation ont subi le même fléchissement,
passant de 106.178 francs en 1902 à 72.000 francs en 1906 et à 66.000
francs en 1907. De même pour les taxes de navigation qui rapportaient 1SO.OOO
francs en 1902, et 105.000 francs en 1906. Comment,
d'ailleurs, aurait-il pu en être autrement, alors que les importations qui
avaient atteint en 1890 le chiffre de 14 100.485 francs n'étaient plus
en 1900 que de 9.326.037 francs, et en 1906 de 5.202.439 francs. Les
exportations de morues qui étaient encore en 1898 de 11.173,242 francs
tombaient en 1904 à 7.609.781 francs; en 1905 à 6.022.018 francs.
Or, par sa situation, le groupe des îles Saint-Pierre et Miquelon, baigné
par les courants d'eau et
d'air froid, venant du Saint-Laurent et du Labrador, étant impropre à
toute culture et à toute production du sol, la population qui y vit ne
peut s'occuper que de commerce et d'industrie, et la poche étant la ressource
exclusive de la colonie, il ne pouvait s'y développer que des entreprises
se rattachant à cette industrie principale. On conçoit dès
lors aisément comment une crise atteignant la pêche devait avoir
une répercussion directe et profonde sur l'ensemble de la vie du pays.
En même temps que les pêcheurs gagnaient bien moins, puisque leurs
salaires sont calculés en proportion de la pèche faite, en même
temps que les armateurs voyaient diminuer leurs revenus, toutes les autres industries
subissaient la conséquence de cet arrêt dans la production. L'industrie
principale est celle qui a pour objet la réparation des bateaux. Ce sont
les charpentiers, tes forgerons, les calfats, les voiliers qui 1 exercent. De
nombreuses équipes d'ouvriers se livraient à ces travaux. Aujourd'hui,
ils sont presque sans travail, ainsi que les marins. Ainsi
s'explique avec quelle effrayante rapidité s'est accentué le mouvement
de dépopulation constaté à Saint-Pierre et Miquelon. Le
recensement de 1902 accusait une population de 6.482 habitants pour les trois
îles de Saint-Pierre, de Miquelon et de l'Ile-aux-Chiens. En deux années,
de 1904 à 1906, 1.800 personnes ont quitté la colonie, émigrant
vers le Canada et les États-Unis. Il est facile d'imaginer quels effets
ont pu produire, dans un pays de 6.000 âmes, le départ du tiers de
ses habitants ! LES
RÉFORMES NÉCESSAIRES. L'AVENIR DE LA COLONIE. En
présence d'une telle situation, comment s'est traduite la sollicitude de
la métropole pour sa colonie de Saint-Pierre, quelle mesure a-t-elle tenté
d'appli quer pour enrayer le mal? Hélas! il faut bien le dire, aucune!
Et pourtant comme nous l'avons expliqué précédemment, la
métropole avait le devoir di venir en aide à cette vieille colonie,
plus qu'à toute autre, puisque les intérêts de celle-ci avaient
été sacrifiés à l'intérêt général
dans l'accord franco-anglais. Les Saint-Pierrais qui avaient, avec une grande
abnégation, accepté l'état des choses nouveau, et lutté
avec âpreté pour tenter d’en atténuer les désastreux
effets, se sont vus presque abandonnés par la Mère-Patrie. C’est
contre cette indifférence que nous devons lutter pendant qu’il en
es temps encore. Si
profond que soit le mal, il n'est pas sans remèdes. Nous avons cherché
ici à en déterminer les causes et les conséquences. Nous
voudrions maintenan indiquer quelles sont les mesures qui pourraient être
prises pour supprimer ce causes de ruine et ramener la prospérité
dans la colonie de Saint-Pierre. Suppression
du tarif général à Saint-Pierre. Saint-Pierre et Miquelon
port franc. La
mesure la plus efficace, la plus urgente à prendre doit être l'abrogation
d Tarif général à Saint-Pierre et l'établissement
d'un port franc dans la colonii sous la seule réserve de la prohibition
des morues et rogues de morues étrangères, ces produits français
bénéficiant d'une prime. Il est cerlain que c'est dans cet ordre
d'idées qu'il faut chercher une solution à la situation actuelle.
Il semble impossible de réaliser une réforme féconde, si
elle ne se traduit pas par l'établissement d un port franc ou d'un entrepôt. Nous
serions personnellement partisan de la création du port franc, si la métropole
voulait bien assumer la charge financière qui serait la conséquence
pendant les premières années de la transformation si profonde de
la vie économique de la colonie. Ce risque d'ailleurs n'est qu'apparent. Dans
la situation actuelle de Saint-Pierre, avec la baisse progressive et si rapide
de ses revenus, il faut entrevoir le moment où le pays sera à la
charge complète de notre budget. Accepter de faire un sacrifice passager
serait faire œuvre d'administration et de gouvernement prudent parce que
prévoyant. Mais
q-uelle serait donc la charge à assumer pour faire cette tentative, seul
moyen de sauver une colonie française? Pour
1909, le budget de nos îles prévoyait 479.344 francs de recettes
par lesquelles s'équilibraient les dépenses. La création
du port franc entraînerait la disparition des 200.000 francs de droits de
douane et de consommation. En
outre, la réduction du droit de navigation que nous préconisons
d'autre part, causerait une moins-value d'environ 80.000 francs qui. en peu d'années,
serait d'ailleurs comblé par les entrées plus nombreuses de navires. Le
budget n'aurait plus ainsi que 200.000 francs de recettes pour faire face aux
480.000 francs de dépenses, soit un déficit de 280.000 francs. Mais
il faut noter que la suppression du personnel de la douane entraînerait
une économie de 30.000 francs; il y aurait encore une économie de
10.000 francs, montant des remises versées au trésorier sur les
recettes des Douanes. Le gouvernement vient d'annoncer le dépôt d'un
projet de loi par lequel la loi de Séparation sera étendue aux colonies;
il y aura de ce fait 20.000 francs en moins de dépenses représentant
le traitement actuel du clergé. Voilà ainsi déjà 60.000
francs venant en atténuation du déficit. Il
a été posé à diverses reprises à la Chambre
et au Sénat, ces dernières années, la question de savoir
si c'était la métropole ou Saint-Pierre et Miquelon qui devait payer
le montant de la subvention du service postal de la colonie. MM.Gervais, Messimy,
à la Chambre, M. Saint-Germain, au Sénat, ont demandé que
cette subvention de 100.000 francs fut payée par la France à qui
le service profite. Il est certain en effet que la métropole qui a ses
représentants dans la colonie doit les y faire-arriver, doit assurer les
communications avec les fonctionnaires, doit garantir leur transport. Or, c'est
la colonie seule qui paie ce service. C'est d'ailleurs Saint-Pierre et Miquelon,
la seule de nos possessions qui se trouve avec Tahiti dans ce cas. Voilà
donc 100.000 francs dont, en pure logique et en complète équité,
devrait être déchargé le budget local. 11 en va de même
d'une somme de 20.000 francs payée par la colonie pour un service de phares
relevant exclusivement de la métropole. Nous
arrivons ainsi à trouver 180.000 francs qui viendraient en déduction
du déficit de 280.000 francs, ainsi ramené à 100.000 francs.
Une réforme aussi profonde devrait s'accompagner de l'étude de la
question administrative. Sans vouloir autrement préciser, nous pouvons
affirmer que l'on réaliserait facilement une quarantaine de mille francs
d'économies par des suppressions de fonctions qui sont parfaitement inutiles
à la bonne marche des serviccs de la colonie. Après
quelques années, lorsque l'épreuve aura donné des résultats,
les patentes pourront être élevées; elles s'ajouteront aux
droits de navigation accrus et le budget sera celui d'une colonie prospère
désormais sauvée et qui cessera d'être à charge de
la métropole. L'entrepôt
constituerait une réforme moins intégrale; son organisation laisserait
subsister le service des Douanes et aussi une partie des recettes douanières
; si cette solution était admise, il serait indispensable d'abroger en
même temps le Tarif général des Douanes et d'appliquer aux
marchandises entrant dans la colonie l'ancien droit ad-valorem. Cette
transformation d'un système qui a donné la preuve définitive
de son impuissance et aussi de tout ce qu'il comportait de nuisible à notre
colonie s'impose de façon urgente. Il ne faut pas désespérer
de ce pays plein d'énergies et fécond en initiatives. Des projets
sont prêts que le gouvernement pourra étudier, reviser. Des bonnes
volontés s'offrent à lui. Qu'il y ait recours, qu'il entende l'avis
unanime des gens qui connaissent la situation et les besoins de Saint-Pierre.
Qu'il s'inspire notamment pour agir, de l'opinion que M. Messimy, rapporteur à
la Chambre du budget des Colonies de l'exercice 1909, résumait si bien
dans les termes suivants : «Pour
Saint-Pierre et Miquelon, le régime protectionniste est presque un non-sens.
Quelle est l'utilité de cet établissement, si non de servir de point
d'appui, d'entrepôt et de port de relâche à nos flottes de
pêche? Or, nous les éloignons par nos tarifs. Nos navires ont intérêt
à se ravitailler dans les ports étrangers ! Les règles douanières
leur permettent de prendre en France même, à l'entrepôt, des
produits étrangers qu'ils consommeront au large sans avoir payé
de droits. On dirait que nous n'entretenons cette colonie que pour replacer sous
l'étreinte douanière l'industrie de la grande pèche qui en
est exempte en droit. Si nous voulons relever Saint-Pierre et Miqnelon, y attirer
même les flottilles étrangères, y activer le commerce, hâtons-nous
d'y supprimer ces tarifs qui ne protègent même pas notre industrie,
puisqu'ils éloignent ses clients. » L'abaissement
des droits de navigation. Mais,
en attendant que cette grande réforme puisse être réalisée,
il en est d'autres qui pourraient être appliquées immédiatement,
et au premier rang desquelles nous devons placer l'abaissement des taxes de navigation. Nous
avons déjà montré comment la détresse du budget local
de la colonie avait amené l'élévation progressive, jusqu'à
un taux exorbitant, de ces taxes. Il faut faire reprendre, peu à peu, par
les bateaux de pêche français et étrangers, le chemin du port
de Saint-Pierre qu'ils ont déserté; c'est la condition essentielle
du relèvement de la colonie. Pour y parvenir, il est indispensable de ramener
les droits de navigation à un taux normal. Cette mesure est réclamée
avec instance par la Chambre de Commerce de Saint-Pierre et par les armateurs.
Mais l'intervention de la métropole est, indispensable. Elle seule, dans
la situation actuelle, peut donner à la colonie les moyens de la réaliser.
Si les, droits étaient ramenés, par exemple, de 3 francs à
1 franc par tonneau de jauge, il en résulterait, dans le budget local,
un déficit que nous pouvons évaluer à 80.000 francs, soit
aux deux tiers à peu près des recettes actuelles provenant des taxes
de navigation et évaluées, dans le budget de 1909, au chiffre de
113.500 francs. C'est ce déficit qu'il s'agit de combler, étant
donné que le budget de Saint-Pierre dans sa pauvreté actuelle, est
incapable de le supporter. Nous demandons que le budget métropolitain assume
cette charge par voie de subvention au budget local de Saint-Pierre. Le budget
spécial des subventions aux budgets locaux des colonies pour 1910, voté
par les Chambres au mois de juillet dernier, prévoit bien pour la colonie
de Saint-Pierre une subvention de 100.000 francs mais ce crédit est spécialement
affecté aux dépenses du service postal de Saint-Pierre. Nous
avons déjà dit un mot de cette dépense du service maritime
postal de notre colonie. Alors que le budget des postes de la métropole
supporte lui-même et exclusivement les dépenses du même ordre
pour les autres colonies, il fait supporter par Saint-Pierre et Miquelon le service
de sa subvention, imposant ainsi à la plus pauvre de ses colonies une lourde
charge dont il dispense toutes les autres. Pour
essayer de justifier le régime d'exception ainsi imposé à
Saint-Pierre, on a tiré argument de ce fait qu'il s'agit là, non
d'un service reliant directement la colonie à la métropole, mais
d'un service destiné à assurer des relations intercoloniales pour
lesquelles le budget de l'Etat n'a pas à intervenir. On ne saurait admettre
un pareil point de vue. Les circonstances ne permettant pas d'avoir un service
maritime direct entre la France et la colonie, on doit considérer le service
de Saint-Pierre au Canada comme le complément du service maritime Le Havre-New-York,
comme faisant partie, en quelque sorte, de ce service. Parce que le service postal
de Saint-Pierre n'a pas sa tête de ligne effective dans la métropole,
on a voulu le considérer comme un simple service intercolonial auquel l'Etat
n'a pas à s'intéresser. Mais on a oublié, en émettant
cette thèse, que le service postal de Saint-Pierre profite surtout à
la métropole; puisqu'il assure le transport des correspondances de nombreux
armateurs et commerçants de France et des 10.000 marins métropolitains
qui composent la flottille de pèche de Terre-Neuve. La colonie, qui ne
compte que 4.000 habitants, a dans ce service un intérêt bien moindre,
dans son ensemble, que celui de la métropole. Elle est donc bien fondée
à prétendre, en dehors de toute autre considération, que
l'Etat ne doit pas lui en laisser la charge. C'est
pour cette raison que le Parlement vient d'élever de 80.000 à 100.000
francs le montant de la subvention précédemment accordée
à Saint-Pierre. Mais il faut noter que la totalité de cette subvention
étant absorbée par des dépenses postales dont la charge revient
indiscutablement à la métropole, il n'est, en réalité,
accordé aucune subvention à la colonie, celle-ci se trouvant livrée
à ses seules ressources pour toutes les dépenses qu'elle doit légalement
assurer. Nous
avons donc le droit d'espérer que le Sénat et la Chambre voudront
bien par une nouvelle subvention, réelle cette fois, au budget de Saint-Pierre,
permettre à l'administration locale de réaliser de suite cet abaissement
des taxes de navigation qui ferait disparaître l'une des causes de la crise
que subit notre colonie. Il ne faudrait au budget de Saint-Pierre qu'une nouvelle
subvention de 60.000 francs qui ajoutés, aux 20.000 francs dont l'ancienne
subvention a été augmentée, permettrait de faire face à
la diminution de recettes de 80,000 francs conséquence de l'abaissement
des droits de navigation. Réglementation
de la pêche au chalut. Parmi
les autres questions, sur lesquelles l'attention des Pouvoirs publics a été
appelée, et dont une solution rapide est demandée par notre colonie
figure celle de la réglementation du chalutage à vapeur sur les
grands bancs de Terre-Neuve. Le
développement récent de la pêche au chalut sur ces bancs a
mis en conflit les chalutiers et les pêcheurs à la voile. Jusqu'à
l'année dernière, la pêche française se pratiquait
presque exclusivement par des voiliers, venus des ports de Cancale, Saint-Malo,
Saint-Servan, Granville, Fécamp, Saint-Pierre, et représentant environ
deux cents maisons d'armement. Tous ces armateurs, parmi lesquels d'anciens matelots,
d'anciens maîtres de pêche n'ayant acquis leur navire que par la force
de leur travail et de leur épargne, ont à lutter maintenant contre
la concurrence des sociétés qui arment les chalutiers à vapeur.
Une certaine quantité de ces bâtiments sont venus, de Boulogne, de
Fécamp, d'Arcachon, formant toute une petite flottille à vapeur
sur les bancs de Terre-Neuve. La
lutte est devenue du même coup inégale entre les pêcheurs :
chalutiers et voiliers, et des risques nouveaux résultent, pour ces derniers
de l'emploi de ces procédés nouveaux pour l'industrie de la pêche. Le
chalutage à vapeur est en effet dangereux, et pour les marins voiliers
et pour leurs bâtiments. Le
chalut à vapeur, promené sur les bancs même où les
voiliers ont tendu leurs lignes, vient souvent les couper, détruisant ainsi
le matériel de pêche. De plus, les marins des voiliers envoyés
sur les doris à la relève des lignes, perdant leurs points de repère,
par la disparition des filets qu'ils avaient tendus, risquent souvent, dans la
brume, de ne plus retrouver leur bâtiment, de perdre leur direction, et
d'aller à la dérive. Des pertes d'hommes et d'embarcations, se sont
ainsi produites. En outre, le vapeur qui traîne un chalut sur les fonds,
devient moins maître de sa manœuvre par le fait même du poids
de l'appareil de pêche qu'il doit ainsi remorquer. De là, naissent
des dangers d'abordage avec les voiliers. Les
correspondances de Terre-Neuve, pendant la saison de pêche qui vient de
se terminer, ont relaté un grand nombre de faits qui prouvent que les craintes
formulés par les marins et les armateurs, lors de l'apparition des chalutiers
sur les bancs étaient loin d'être dénuées de fondement. Dans
un autre ordre d'idées, la pêche par chalut peut devenir ruineuse
non seulement pour l'armement des voiliers, mais aussi pour l'industrie de la
pêclie à la morue elle-même. En
dehors de l'énorme quantité de morue marchande prise par les chalutiers,
qui pèchent jour et nuit, il est détruit par eux d'énormes
quantités de petites morues que leurs filets, à mailles trop étroites,
retiennent avec les gros poissons et qui sont ensuite jetées comme inutilisables.
Ce petit poisson se trouve perdu, On ira ainsi à la longun vers une destruction
certaine des bancs eux-mêmes. Dans
de telles conditions, les voiliers, qui réclament un réglementation
de ce mode de pêche nouveau, nous paraissent parfaitement fondés
dans leurs revendications. Le
progrès qui s'est manifesté par l'établissement de la pêche
au chalut ne doit pas devenir une cause de gène et de ruine à l'égard
des entreprises plus anciennes où se trouvent engagés de petits
capitaux, qui sont le plus ordinairement le fruit de longues années d'épargne
et de privations. Il
ne faut pas surtout que les chalutiers puissent continuer à compromettre
la sécurité même de ces bâtiments et de leurs équipages
par les dangers qu'ils leur font actuellement courir. Il est utile d'assurer leur
protection et de sauvegarder ainsi l'avenir même de la pêche, en la
réglementant en vue d'éviter la destruction du poisson. Le
succès de l'opération des chalutiers ne sera d'ailleurs pas entravé
par une réglementation de ce mode de pêche. Cette réglementation
ne doit point constituer une gêne pour l'industrie nouvelle, si elle s'inspire
d'une pensée de prudence et tient compte de la situation réelle
des pêcheurs ; elle peut ainsi très bien se concilier avec les intérêts
des uns et des autres. La
relâche forcée. Nous
tenons à exposer au Congrès une question, qui d'ailleurs, dans un
autre ordre d'idées préoccupe très vivement tous ceux qui
s'intéressent à la question de la pêche et aussi à
l'avenir de Saint-Pierre et Miquelon. Nous
voulons parler de la relâche obligatoire des pêcheurs à Saint-Pierre. Pendant
les 7 à 8 mois que dure la saison de pêche, le marin métropolitain
ne va pas une fois à terre. Les navires partent de France en mars, arrivent
en avril sur les bancs et rentrent en France en octobre. Après une longue
et toujours pénible traversée, aussitôt le bâtiment
mouillé, l'équipage sans pouvoir songer au repos, commence la pêche,
et pendant 6 mois, il vivra ainsi, travaillant nuit et jour et courant mille dangers,
sans avoir une seule fois la possibilité d'échapper un instant à
son travail, à la monotonie et à la dureté de son existence
et d'aller reprendre un peu de courage à terre. Une ou deux fois seulement,
pendant ces huit mois, il pourra sans que ce soit pour lui une certitude au départ,
avoir des nouvelles des siens par le navire-hôpital, le Saint François
d'Assisse qui distribue sur les bancs des lettres du continent qu'il a prises
à Saint-Pierre, Jamais, pendant ces huit mois, il n'aura le moyen d'avoir
de la nourriture fraîche. Il ne mangera que des aliments conservés
et l'eau consommée à la fin de la campagne sera celle-là
même que le bateau aura prise huit mois plus tôt à son départ. Il
y a vraiment là une question d'humanité : on ne peut tarder davantage
à assurer à ces marins la possibilité de relâcher au
moins une fois pendant la campagne, à Saint-Pierre. Il y va de leur santé
en même temps que de leur bien-être moral. Pendant les périodes
où les navires se trouvent, par cas de force majeure, réduits à
l'inaction sur les bancs, pourquoi n'iraient-ils pas se ravitailler à Saint-Pierre,
en eau fraîche, en vivres frais. La pêche n'en subirait aucun préjudice
; la dépense qui en pourrait résulter pour les armateurs ne serait
pas grande. Aussi,
nous réjouirions-nous à un double point de vue de voir voter par
les Chambres une loi tendant à rendre 'obligatoire la relâche à
Saint-Pierre. Au point de vue de l'avenir de la race, du bien-être de nos
marins d'abord, et en raison ensuite des conséquences heureuses qui ne
manqueraient pas d'en résulter pour le commerce de Saint-Pierre. Nous espérons
donc, que le gouvernement voudra réglementer le travail à bord des
navires de grande pêche comme il l'a fait pour les autres navires, après
l'avoir réglementé à l'atelier, et qu'il donnera ainsi satisfaction
aux légitimes réclamations dont il a été saisi. Toutes
les mesures que nous venons de préconiser dans l'intérêt du
relèvement de la colonie de Saint-Pierre et de la prospérité
de l'industrie de la pêche à la morue à laquelle l'avenir
de la colonie est intimement lié, sont du ressort de la métropole. Nous
voulons croire que l'appel désespéré adressé par les
populations de Saint-Pierre à la Mère-Patrie sera enfin entendu,
et que les pouvoirs publics ne voudront pas laisser plus longtemps dans l'abandon
les îles malheureuses qui repréi sentent le seul Vestige de notre
empire colonial de l'Amérique du Nord. LA
SITUATION ÉCONOMIQUE DES
ILES SAINT-PIERRE ET MIQUELON SAINT-PIERRE PORT FRANC Communication
de M. G. DAYGRAND. Président
honoraire de la Chambre de Commerce de Saint-Pierre et Miquelon, La
situation des Iles Saint-Pierre et Miquelon, prospère il y a vingt ans
encore, est devenue très critique. Un malaise économique règne
sur la colonie, s'aggravant d'année en année à un tel point
que si l'on n'y porte remède de suite, peut-être sera-t-il bientôt
trop tard. La
situation cependant est bien connue de tous : à la Chambre et au Sénat,
de nombreuses discussions l'ont mise en lumière, et il est juste de reconnaître
que l'émotion produite a valu aussitôt à la colonie, l'appui
financier de la Mère-patrie, dans un moment où la population en
avait le plus pressant besoin. De plus, les dispositions du décret du 15
avril 1900 n'ont eu pour Saint-Pierre et Miquelon qu'un commencement d'exécution,
et peu après la subvention qui régulièrement aurait dû
disparaître a été maintenue dans les plus larges proportions
; actuellement
même, elle se trouve à la veille d'avoir reconquis son intégralité. Il
est résulté de ces mesures un soulagement immédiat que la
colonie a le devoir d'apprécier, mais ce n'a été qu'un soulagement
et non le remède que l'on attendait. Aussi demande-t-on toujours ce remède
qui n'a que trop tardé et on le désire énergique et radical,
s'il en est temps encore. Et
ce que je veux critiquer ici, ce n'est pas la faute des hommes qui se sont succédé
au pouvoir, mais bien plutôt celle de l'organisation dont nous subissons
les vices. Pour
en bien juger, rappelons-nous en effet, la situation des îles Saint-Pierre
et Miquelon, il y a une vingtaine d'années, et voyons ce qu'elle est devenue
depuis. La situation était alors florissante, l'aisance régnait
partout et la colonie peuplée de travailleurs respirant le bien-être,
avait vu depuis 1816 sa population augmenter sans cesse. Vint alors l'année
1888; poussés par la jalousie, les Terre-Neuviens voulurent atteindre les
îles Saint-Pierre et Miquelon dans leur commerce et promulguèrent
le Bait-Bill. Mais ce n'était là, en somme, qu'un acte de défense
d'intérêts commerciaux, et il n'y avait pas à récriminer.
La colonie avait donc accepté cette conséquence inévitable
de la concurrence, lorsque, en 1892, l'application du Tarif Général
des Douanes vint porter un coup fatal à la situation qui malgré
tout était restée bonne. Cette
application du nouveau Tarif aux îles Saint-Pierre et Miquelon fut delà
part de nos gouvernants une faute lourde. En effet, malgré les objections
peut-être un peu trop timorées du Conseil général de
la colonie, l'Administration déclara nettement que le Tarif Général
serait imposé. Il fallut donc passer sous ces Fourches Caudines et se contenter
des quelques exceptions qui furent concédées. On en vit de suite
les résultats : l'application du nouveau Tarif nuisit en pleine temps au
commerce et à l'armement local, de sorte que la situation commença
aussitôt à décliner. Les bateaux étrangers ne trouvant
plus à des prix raisonnables les objets d'approvisionnement et d'armement
de provenance étrangère qu'ils trouvaient précédemment
dans notre port, le désertèrent. D'autre part, les armateurs des
goélettes locales armant à la grande poche, virent augmenter d'une
façon sensible les charges qu'ils avaient à supporter et auxquelles
échappe l'armement métropolitain. D'ailleurs,
les circonstances allaient aider au développement de la crise et en précipiter
le mouvement. En
effet, pendant les quatre années qui suivirent la promulgation du Bait-Bill,
de 1888 à 1892, le chiure des importations n'avait guère fléchi
que de trois millions; il atteignait encore plus de dix millions alors qu'en 1893,
l'application du Tarif Général le faisait rapidement descendre à
6 millions. Dans
cette diminution d'affaires, les importations françaises baissèrent
dans des proportions sensibles : en 1891 et 1892, elles s'élevaient à
quatre millions ; en 1893 et 1894, elles tombèrent à 2.300.000 francs. Malgré
cela, grâce à la pêche restée bonne, une flotille importante
continuait à donner à la colonie une certaine activité. C'est
ainsi, qu'en 1900, l'armement local comprenait encore un ensemble de 220 goélettes
montées chacune par un équipage de 16 hommes. Mais bientôt,
avec 1903, vinrent les mauvaises campagnes de pêche qui devaient amener
une décroissance rapide de l'armement ; on en jugera par ces chiffres :
le nombre des goélettes qui était encore de 206 en 1902, s'abaissa
à 180 en 1903; en 1904, il tomba à 147 et à 107 et à
105 en 1905 et 1906. Les années 1907 et 1908 donnèrent cependant
de bons résultats, mais le chiffre des goélettes locales n'en descendit
pas moins à 71, et même à 34. On
aurait pu espérer que les résultats de la pêche étant
redevenus bons, l'armement se serait relevé. Il n'en fut malheureusement
rien, et la décadence n'a t'ait que s'accentuer. Il est vrai cependant
que, dès 1903, cette diminution de l'armement local fut causée en
partie par de nombreux naufrages, mais toutes ces pertes étaient couvertes
et les armateurs ne songèrent même pas à remplacer les navires
disparus. C'est donc que la décadence avait une autre cause, et la preuve
de cette cause est qu'un certain nombre de goélettes restantes furent désarmées
et vendues à nos voisins les Anglais. Enfin, tous les navires dont le tonnage
le permettait, allèrent armer dans les ports de France afin d'échapper
aux charges nombreuses qui résultaient du Tarif Général et
de pouvoir bénéficier des avantages de l'armement métropolitain.
De cette façon, ils pouvaient s'approvisionner dans les entrepôts
des marchandises étrangères nécessaires à leur industrie
sans être astreints au paiement des droits de douane qu'ils auraient été
tenus de supporter à Saint-Pierre. Pour
toutes ces raisons, et bien que la pêche, cette année, ait été
très bonne, la décadence de l'armement local colonial n'a pu être
enrayée. Le nombre des goélettes locales réduit à
43 au début de la campagne actuelle ne paraît donc pas devoir augmenter,
alors qu'au contraire, l'armement métropolitain compte dès maintenant
pour l'an prochain un nombre imposant d'unités nouvelles. Et
à toutes ces causes de la décadence que je viens de relater, il
convient d'en ajouter une nouvelle : le traité de 1904 qui nous a privés
du French Shore, sur les côtes duquel les goélettes avaient toujours
la ressource de s'approvisionner d'appâts. On eut pu peut-être comme
compensation au French-Shore, demander le retrait du Bait-Bill, mais l'on n'y
songea pas. Cette
décadence de l'armement local dont on ne peut malheureusement qu'entrevoir
à brève échéance la disparition complète a
eu pour la situation générale de la colonie les conséquences
les plus graves. De nombreux chantiers ont disparu, des industries sont tombées
et une partie de la population, le tiers au moins environ 2.000 personnes, a dû
prendre le chemin de l'étranger, se trouvant privée de travail.
Ce sont les ouvriers surtout qui ont dû s'expatrier, ils n'avaient aucun
travail, alors que tout près d'eux, au Canada ou aux États-Unis,
ils en avaient d'assuré. Et en auraient-ils eu à Saint-Pierre, leur
situation y était tellement précaire que le souci de leurs familles
et de l'avenir de leurs enfants les obligeait quand même à s'expatrier. Cet
exode n'allait pas seulement priver la colonie d'un certain nombre de consommateurs
et par là même diminuer ses ressources; il allait surtout lui faire
perdre des bras dans des proportions telles que si l'on n'y prend garde les ateliers
déjà fermés ne pourront plus se rouvrir. Il
est encore temps, croyons-nous, de remédier à cette situation, mais
il est à craindre, et ce serait chose fort regrettable, que dans un avenir
peu éloigné, nous ne voyions nos chantiers et ateliers complètement
désertés, faute de travailleurs. Et dans ce cas, notre armement
de pêche métropolitain se trouverait dans l'obligation de se voir
de nouveau tributaire de nos voisins les Anglais. Nous aurions le choix entre
Terre-Neuve et le Canada, et ce serait alors le cas de se demander à quelle
sauce l'on devrait être mangé. On
dira peut-être que j'ai poussé ce tableau trop au noir. Il n'en est
rien, la vue seule des habitations, des sècheries abandonnées et
tombant en ruines en est une preuve bien convaincante, ce qui n'empêche
pas que l'on continue à exiger le paiement de l'impôt foncier. En
vérité, toute cette situation est bien triste, et l'on se demande
si tout le travail échafaudé par les colons depuis l'occupation
de 1816 ne serait pas sur le point de s'en aller à vau-l'eau. A un tel
point que l'on a émis l'idée de céder Saint-Pierre, mais
elle a été rejetée avec indignation comme antipatriotique.
C'est notre avis à tous, mais il reste vrai qu'il ne suffit pas d'avoir
une propriété, il faut encore l'entretenir. Et il semble que l'on
ne veuille pas s'y résoudre pour Saint-Pierre et Miquelon. Dans
ces conditions, Saint-Pierre pourra être encore un lieu de refuge pour -les
pêcheurs, mais un simple abri, sans ressources, ni outillage, où
s'opéreraient les transbordements et, dans une certaine mesure, les ravitaillements,
pas autre chose. Mais
hélas! ce n'est pas tout. La décadence des îles Saint-Pierre
et Miquelon a d'autres causes, qui, pour être d'un autre genre, n'en ont
pas moins pesé lourdement sur la situation générale de la
colonie, en grevant son budget dans de» proportions véritablement
fantastiques. Ce fut d'abord, en 188S, date de l'établissement du Conseil
général, la création de nouveaux rouages dispendieux, et
ensuite, en 1900, la mise à la charge de la colonie (ce qui d'ailleurs
fut appliqué à toutes les Colonies) des dépenses d'administration
civile et militaire. Depuis l'application de ces mesures, le budget des îles
Saint-Pierre et Miquelon a suivi une marche ascendante et n'a pas tardé
à atteindre le chiffre de 800.000 francs. Et pour faire face à ce
budget sans cesse croissant, il fallut, les ressources naturelles manquant, créer
de nouveaux droits et de nouveaux impôts, tout en augmentant les anciens,
système qui de toute évidence ne pouvait donner que des résultats
négatifs. La
plupart des dépenses dites obligatoires furent nécessairement imposées
et, en revanche, l'on eut un luxe de personnel toujours plus nombreux dont les
congés répétés et prolongés à plaisir,
les déplacements et ceux de leurs familles absorbèrent bientôt
la dixième partie du budget. Cependant la colonie' y pourvoyait; les élus
de la population faisaient bien entendre des récriminations, mais l'on
se trouvait en face d'un flot montant contre lequel il était difficile,
impossible même de lutter. Tous
ces abus durèrent jusqu'en 1904; toutefois, ils étaient tellement
enracinés qu'ils n'ont pas encore complètement disparu. Néanmoins,
depuis 1904, en présence de l'affaiblissement continuel des ressources,
il fallut comprimer le budget et se décider à réduire des
frais considérés jusque-là comme indispensables. Aujourd'hui,
le budget est diminué de moitié, mais de son côté,
la population a également diminué ; aussi la part de ceux qui restent
est encore assez lourde. Evidemment,
la Métropole a fait des sacrifices ; je l'ai reconnu plus haut, mais ces
sacrifices sont restés stériles. Car en même temps qu'elle
recevait des subsides, la colonie aurait dû obtenir les réformes
qu'elle réclamait. Sans doute on espérait à l'aide d'une
subvention résoudre la situation, comptant malgré tout sur là
pêche qui, à défaut d'autres ressources, fournissait encore
bien des compensations, mais d'autres fautes furent encore commises. C'est
ainsi que le droit de navigation fut'porté au taux exorbitant et presque
prohibitif de 3 francs par tonneau. On vit bientôt les conséquences
de cette mesure, les navires étrangers que l'application du Tarif Général
éloignait déjà de notre port, le désertèrent
presque complètement; seuls, les pêcheurs nationaux continuèrent
à le fréquenter. La
Chambre de Commerce fit entendre ses doléances à différentes
reprises. Ce fut en vain; on lui repondait en agitant la question de l'équilibre
du budget, ou bien on formulait une demande reconventionnelle comme compensation
au retrait ou à la diminution de ce droit de navigation. Aujourd'hui,
cependant, la question semble à la veille de sa solution, par suite de
là prise en charge par la Métropole, du service postal, mesure sur
laquelle nous sommes en droit de compter. Il
nous restera à obtenir le remaniement du tarif douanier. En efïet,
l'application du Tarif Général qui devait favoriser l'industrie
française a manqué complètement son but et n'a eu d'autre
résultat pour la colonie que de la priver des ressources que lui avait
facilitées jusqu'alors son voisinage avec le Canada et les États-Unis
il en eut été autrement, si le tarif ad valorem, droit de 4 fr.
50 p. 100. que les étrangers acceptaient sans protester, avait été
maintenu; les ressources de la colonie en auraient profité et les produits
de l'industrie française auraient vu leur vente s'accroître et prospérer,
mais cela n'a pas eu lieu, nous ne l'avons que trop démontré. Telle
est, esquissée à larges traits, la situation économique des
îles Saint-Pierre et Miquelon. On a vu ce qu'elle était autrefois
et ce qu'elle est devenue. Le retour à l'ancien état de choses pourrait-il
enrayer la décadence? Je le considère, pour ma part, comme un simple
pis-aller. Le mouvement est trop avancé pour que l'on puisse y remédier,
mais si cependant ou veut apporter un remède à la situation, il
n'y en a plus qu'un seul : c'est d'y créer le port-franc. Saint-Pierre,
port franc. En
1892, M. Feillet alors gouverneur des îles Saint-Pierre et Miquelon avait
conçu le projet d'y créer un entrepôt de marchandises destiné
à faciliter les relations et servir en quelque sorte de trait d'union entre
la France et le Canada. Cette idée lui avait été suggérée
par la lecture des rapports officiels du Consulat général de France
à Québec, constatanl que le chiffre des importations de marchandises
françaises au Canada, était demeuré stationnaire, alors qu'au
contraire les importations allemandes, belges et suisses se montraient en continuelle
progression. Les
causes, d'après notre consul, devaient en être attribuées
à notre mollesse à rechercher la clientèle, à l'absence
de commis-voyageurs et aussi à l'absence d'un service régulier entre
la France et le Canada. M.
Feillet avait donc songé à tirer parti de la colonie, qui aurait
fourni au commerce français un noyau de représentants actifs, familiarisés
avec la langue' anglaise, dont les déplacements eussent été
moins onéreux en. raison de leur proximité des contrées qu'ils
seraient appelés à visiter. Ces
prévisions devaient paraître fondées, et l'on pouvait également
à priori, admettre avec lui les probabilités, dans certaines conditions,
de fret réduit pour le transport des marchandises nécessaires à
la consommation des Canadiens. . En effet, si les communications sont enfin devenues
plus régulières entre la France et le Canada, le taux du fret est
demeuré assez élevé pour justifier l'opinion, que'le transport,
même avec l'escale à Saint-Pierre n'aurait pas été
plus coûteux que le transport direct. Voilà
dans son essence, quel était le projet de M. Feillet, dont les vues rencontrèrent
la pleine adhésion de la Chambre de Commerce et l'approbation de M. Etiennc,
Ministre des colonies. Des
relations s'établirent, quelques Saint-Pierrais s'étant mis en route
pour aller solliciter la clientèle canadienne en faveur de la vente des
produits français. Mais la question entrepôt n'eut pas d'autre suite
et ces relations ne devaient pas tarder à prendre fin. Ce
fut l'oubli. D'ailleurs, à ce moment, la situation de la colonie était
à peine atteinte, et malgré le Bait-Bill d'une part, la menace du
Tarif de l'autre, il restait toujours la pêche sur laquelle se reportait
tout l'espoir d'une suffisante compensation. Mais
depuis, une dure expérience a démontré combien était
fragile l'activité économique, l'existence même d'un pays
n'ayant pas à compter sur d'autres ressources. Si
au cours de son existence et jusqu'en 1903, l'armement avait déjà
subi à diverses reprises les chances parfois mauvaises dans cette aléatoire
industrie, il n'en fallait pas moins se reporter à quarante ans en arrière
pour relever une série de campagnes aussi désastreuses qui éprouvèrent
cruellement ceux qui s'y livraient : mais le commerce put se rattraper largement
par ses transactions avec l'étranger. Cette
fois, il n'en était plus ainsi ; la flotte nombreuse et rendue à
son apogée ' ne tardait pas à disparaître presque toute entière,
entraînant avec elle les industries et le commerce qui s'y rattachaient
: une partie de la population se voyait dans la dure nécessité de
s'expatrier. C'est
alors qu'apparaît la situation lamentable à laquelle il est de toute
urgence de remédier : l'amour-propre comme l'intérêt national
s'y trouvent engagés. Faire
de Saint-Pierre un port franc, c'est-à-dire en faciliter l'accès
aux navires français et étrangers, de même qu'aux marchandises
et aux produits de toutes sortes pour lesquels il deviendrait un lieu de transit
; telle est la solution qui s'impose pour arriver à son relèvement. Peut-être
le gouverneur Feillet en avait-dl évoqué intérieurement l'image
: mais dans sa situation de fonctionnaire, tenu à une certaine réserve,
ce terme dans sa bouche devenait trop audacieux. Dès
les débuts de la crise actuelle, la question a été de nouveau
effleurée : mais aujourd'hui le Comité de défense, qui s'est
formé sous la présidence de M. de Lanessan est décidé
à en poursuivre la réalisation. D'une
façon générale, l'utilité 4es ports francs a été
reconnue pour les pays qui, dépourvus d'industrie, ont besoin de recourir
aux produits étrangers : les îles Saint-Pierre et Miquelon sont du
nombre. Laissez-moi
vous rappeler en passant qu'Hambourg doit sa fortune colossale à l'établissement
de son port franc : je me garderai bien de vous citer à l'appui des chiffres
qui ont été maintes fois publiés et qui pourraient porter
à croire que j'ai la prétention de voir un jour Saint-Pierre rivaliser
d'importance avec cette opulente cité. Dans
un ordre d'idées plus modeste, la colonie anglaise de Saint-Thomas ne peut
manquer de vous paraître entre toutes, la plus sûre des comparaisons. Saint-Thomas
est, comme Saint-Pierre, un rocher aride et qui ne renferme qu'une faible population
: son port est vaste et reçoit chaque année un nombre considérable
de navires qui y viennent se réparer et se ravitailler. C'est
un port franc, et le mouvement commercial qui en découle, se chiffre par
une importation seule de plus de cinquante millions par an. Notre
port est loin de posséder l'outillage de Saint-Thomas ; néanmoins,
il s'y trouve deux clips-cales de halage qui, à leurs débuts, enregistraient
une clientèle nombreuse, tant de nationaux que d'étrangers : le
bienfait s'en ressentait tout directement par les ateliers divers, forges et fonderies,
aujourd'hui fermés et par les fournisseurs de toutes catégories. En
même temps que se produisait la déchéance de l'armement colonial,
le cha-lutage à vapeur faisait son apparition sur les bancs et ne tardait
pas à prendre, au contraire, une rapide extension. Ces
bâtiments qui vont à Sydney, en vue d'y prendre principalement leur
charbon, n'ont à acquitter dans ce port que des droits insignifiants. C'est
pourquoi leurs armateurs ont demandé à être autorisés
à y effectuer en même temps le transbordement de leurs produits de
pêche, en un mot d'y con-ccncentrer toutes leurs opérations. On
sait que cette demande a été repousée, comme contraire à
la loi et aux intérêts de la colonie. Je
ne mets pas en doute, un seul instant, le patriotisme des armateurs en question
: je suis même convaincu qu'il a dû leur être pénible
de tenter une démarche, toute en faveur de l'étranger au détriment
de leurs propres nationaux. S'il
ne peut être question de les suivre dans cette voie, on est du moin^ amené
à reconnaître qu'il s'en dégage un nouvel argument; car ce
n'est pas de la contrainte seule qu'un pays doit attendre sa clientèle,
mais des avantages et des facilités qu'il sait leur procurer. Ces
avantages et ces facilités, les chalutiers comme tous autres les rencontreront
à Saint-Pierre le jour où on lui aura accordé les satisfactions
qu'il attend. Pourquoi
ne pourraient-ils pas, affaire d'organisation qui ne peut paraître impossible,
s'y ravitailler même en charbon, point capital ; il s'en suivrait naturellement
une majoration de l'article, moindre qu'à l'heure actuelle, mais en revanche
ils éviteraient une perte de temps. Tout
en reconnaissant le bien-fondé de doléances sans cesse renouvelées,
les Administrateurs de la Colonie ont été impuissants. D'ailleurs,
ils se trouvent en face de l'obligation implacable de l'équilibre du budget,
équilibre illusoire et cercle non moins vicieux, qui loin d'arrêter
la décadence ne fait au contraire que l'accentuer. Qui
donc vaincra enfin cette résistance qui paralyse les forces vitales de
la colonie, forces qu'elle ne peut recouvrer qu'à la condition qu'on lui
permette d'ouvrir ses portes grandes au lieu de l'obliger à les tenir fermées. Elle
a besoin de ramener son commerce et de le développer : c'est à la
Mère-Patrie de lui en fournir les moyens et de l'aider jusqu'au moment
où elle sera en état de se suffire. L'établissement
du port franc ne peut porter préjudice au commerce national : en tant que
consommation, il est devenu à peu près nul ; il n'a donc rien à
y perdre et toutes chances d'y gagner. Il
n'y a certes, aucune témérité à avancer qu'une institution
qui a fait ses preuves en développant l'activité et la prospérité
économique dans d'autres pays, ne peut manquer de produire le même
heureux effet à Saint-Pierre. La
situation est critique, non désespérée : elle commande une
intervention des plus promptes. Une
grande partie de la population a dû se réfugier chez nos voisins
pour s'y procurer des moyens d'existence : les premiers symptômes d'amélioration
ne peuvent manquer de la ramener. Mois il est nécessaire de se hâter. LES
CHALUTIERS A VAPEUR ET LES PÊCHES DE TERRE-NEUVE Communication
de M. A. CLIGNY. Directeur
de la station agricole de Boulogne-sur-Mer, Membre du Conseil supérieur
des Pêches Maritimes. Bien
que r le chahutage à vapeur soit d'origine relativement ancienne, même
en France, bien qu'il se soit notablement développé en Angleterre
dans les quinze dernières. années du XIXe siècle, c'est à
une date récente qu'il a pris son essor chez nous, En
1900, le port de Boulogne ço.mptait seulement 20 chalutiers à vapeur,
dont les plus anciens, la Ville de Boulog'ne etlà Liane dataient de 1894.
Mais à partir de ce moment, les progrès sont rapides : 32 en 1903,
45 en 190S, 63 en 1907, et 75 à l'heure actuelle, près de la moitié
du nombre des chalutiers à vapeur français (1). Ces
navires parcouraient en hiver et au printemps la Manche tout entière et
lé plateau sous-marin qui borde l'Irlande, la France, l'Espagne et le Portugal;
ils promènent au besoin leur chalut sur la côte du Maroc et de la
Mauritanie, ou même dans les eaux de la mer Blanche; et chaque jour, ils
jettent sur le marché 200 ou 300 tonnes de marée fraiche. Mais
les débouchés, qui sont largement ouverts au poisson pendant la
saison froide, se resserrent aux premières chaleurs ; et, sous peine d'effondrer
les cours les armateurs sont obligés de chercher à leurs bateaux
une destination nouvelle. Cette
préoccupation donne la caractéristique de la pêche boulonnaîse
et se traduit par deux faits essentiels : un bon nombre de nos chalutiers à
vapeur sont aménagés pour la pèche dérivante, et ils
peuvent ainsi consacrer le printemps à la pêche du maquereau d'Irlande,
de Pâques a la fin de mai, du début de juillet jusqu'au mots de janvier.
Parmi les autres chalutiers, les plus puissants vont tenter fortune à la
grande pêche. En
1903, 4 chalutiers de Boulogne partaient pour l'Islande; on savait que depuis
quelques années, des Anglais, des Allemands même, chalutaient fructueusement
dans les eaux de cette île, et rapportaient en Europe, généralement
à Aberdeen, des cargaisons de poissons frais dans la glace. Nos armateurs
avaient résolu d'exploiter, eux aussi, ces riches parages ; mais, au contraire
de nos voisins, ils n'allaient pas y chercher le poisson frais dont notre marché
est saturé en été; ils allaient y faire de la morue salée. Le
succès fut assez net, malgré la nouveauté des fonds, pour
provoquer un essor rapide de l'armement; les 4 vapeurs de 1903, sont remplacés
par une douzaine en 1904 et 1905, 17 en 1906, 44 en 1907, et plus de 50 depuis
lors. Dans ces flottilles, l'immense majorité appartient au port de Boulogne
(34 sur 40 en 1907), mais l'armement de Fécamp y est représenté
par un vapeur en 1905, 4 en 1906, 6 en 1907, etc. Or, si les pêcheurs de
Fécamp ont des affinités nombreuses avec les Boulonnais, dont ils
partagent notamment les pêches dérivantes, ils sont, au point de
vue de la grande pêche, des Terre-Neuvas et des Islandais; on
pouvait donc prévoir, dès le début, qu'ils seraient tentés
d'appliquer le chalut, nouveau pour eux, sur les fonds de Terre-Neuve qui leur
sont familiers de temps immémorial. Pourtant, ici encore, c'est Boulogne
qui ouvre la voie (1). En
1906, un armateur boulonnais, M. Joseph Huret, armait et conduisait lui-même
3 chalutiers à Terre-Neuve; les premiers résultats furent indécis;
l'un des vapeurs ralliait l'Islande après une tentative médiocre,
mais les deux autres prenaient respectivement 180 tonnes en 2 mois et 230 tonnes
en 6 semaines; ils étaient d'ailleurs de tonnages et de forces trèsdifierents. L'année
suivante, Terre-Neuve attirait une dizaine de chalutiers qui, détail remarquable,
provenaient de ports très variés, et de ports où les armements
de grande pêche étaient abolis depuis bien des années ; à.
côté des navires boulon nais on notait VImbrina et le Tadorn de Nantes,
la. Baleine et le Nord-Caper d'Arcachon. En
1908, nous rencontrons une dizaine de vapeurs boulonnais, nantais, arca;, chonais
et aussi des chalutiers de Fécamp, VAmbroise Paré, Y Augustin 'Le
Borgne, la Marguerite Marie. En 1909, le nombre des vapeurs armés pour
Terre-Neuve ne semble pas inférieur à 33, dont la moitié
environ pour le seul port de Boulogne, et les nouvelles qui nous parviennent font
augurer des résultats excellents au point de vue de la pêche, sinon
au point de vue financier. Il
serait difficile et inopportun de préciser les fonds de pêche plus
spécialement propres au chalutage, et nos pêcheurs observent à
cet égard une discrétion très naturelle; pourtant, ce n'est
un mystère pour personne que le Banquereau leur est particulièrement
propice, qu'ils ont fait aussi quelques incursions dans la baie du Saint-Laurent,
que le Grand Banc paraît beaucoup moins maniable, encombré , qu'il
est d'épaves, d'ancrés abandonnées, etc. Au surplus, nos
capitaines ont encore beaucoup à explorer, et la pêcherie peut s'étendre
ou se déplacer dans les prochaines années indépendamment
même des mouvements du poisson. Toutes
ces pèches nouvelles ont suscité une vive émotion parmi les
habitués des bancs; les pêcheurs de Terre-Neuve et de Glocester,
les Canadiens, les équipages mêmes de nos goélettes Saint-Pierr
aises ou métropolitaines ont émis de violentes protestations et
suscité même des incidents regrettables. Pourtant, le droit des chalutiers
est absolu dans les eaux libres, et si l'on peut leur repro-cher quelques dommages
aux lignes des autres pêcheurs, c'est une question à régler
au mieux des droits et des intérêts de tous par une convention de
police. Il est
difficile de prévoir l'avenir d'une industrie nouvelle ; l'essor rapide
des chalutiers-morutiers démontre éloquemment leur succès,
et nous avons vu par ailleurs que ce métier nouveau est un corollaire à
peu près inéluctable du développement, de nos pêches
métropolitaines. Il est presque certain que les armateurs enverraient au
loin leurs vapeurs, en surnombre pendant l'été, alors même
que le profit des campagnes lointaines serait mince. Et cela est si vrai, que
les pêches de maquereau d'Irlande, très peu rémunératrices,
se maintiennent néanmoins pour les mêmes raisons d'équilibre.
Dans le cas de Terre-Neuve et d'Islande, un rstour en arrière est d'autant
moins possible que les derniers vapeurs construits sont spécialement disposés
pour les longs voyages et la salaison;' ils sont, toutes proportions gardées,
moins avantageux qu'e les chalutiers ordinaires pour la pêche du poisson
frais dans nos parages, et il leur serait encore bien plus difficile de couvrir
leurs frais en été dans nos mers. Mais
si nous tenons pour assurés le succès des chalutiers-morutiers et
l'accroissement rapide de leur nombre, nous ne croyons pas qu'ils doivent immédiatement
supplanter les voiliers; ceux-ci resteront supérieurs dans tes années
où la première pêche est florissante, et même dans les
campagnes ou le rendement sera faible, parce qu'ils ont beaucoup moins de frais
d'armement. D'ailleurs, les vapeurs n'ont pas tué chez uous les voiliers
dériveurs, et pour certaines campagnes, le profit net de ces derniers a
été tellement supérieur que . la construction en bois reprend
après un temps d'arrêt. La substitution se fera sans doute assez
lentement, progressivement et sans crise. Les marins pêcheurs n'auront rien
à y perdre et leur nombre ne sera pas diminué ; nos chalutiers boulonnais,
par exemple, sont obligés d'embarquer, non seulement la totalité
des inscrits disponibles, dtois le quartier, mais encore un grand nombre de pêcheurs
flamands que la décadence déjà ancienne des voiliers laissait'sans
ouvrage. Pareillement, à Fécamp, les vapeurs se substituent numériquement
aux goélettes et emploient tout autant de bras. Il
est équitable de noter que les chalutiers présentent une supériorité
immense sur nos anciennes goélettes au point de vue de la sécurité,
de l'hygiène, du confort, de la nourriture et du salaire des équipages
; que le travail y est beaucoup moins pénible, puisque la pêche se
fait entièrement par des moyens mécaniques. Bref, les chalutiers
à vapeur constituent un progrès social et humanitaire en même
temps qu'un progrès technique. Sans
doute, l'évolution du matériel entraînera quelques changements
dans le régime des pêcheurs; on ne peut songer, par exemple, à
laisser désarmés pendant l'hiver des bâtiments aussi coûteux
que les modernes chalutiers; et nous avons vu que dans le principe au moins, c'est
la pêche européenne d'hiver qui fut leur raison d'être, la
grande pêche était seulement un dérivatif pour l'été;
en admettant que les termes du problème aient changé, et que la
grande pêche soit désormais leur an'aire principale, ils auront tout
intérêt néanmoins à travailler l'hiver, à conserver
un notable noyau d'équipage permanent, nouveau profit pour nos marins.
Mais ces chalutiers ne peuvent évidemment s'attacher à un village
quelconque; il leur faut des ports sûrs et d'accès facile, convenablement outillés,
pourvus de chantiers actifs; il leur faut trouver le charbon et la g-lace à
des prix abordables; il leur faut un écoulement facile et avanta"eux
pour leur pêche d'hiver. C'est donc une concentration fatale de ces navires
dans quelques grands ports favorablement placés sur les voies commerciales,
pas trop encombrés pourtant de bâtiments marchands, et c'est aussi
un déplacement possible des populations maritimes appelées à
fournir les noyaux permanents d'équipage, alors que le complément
nécessaire pour .la grande pêche se recrutera dans les centres traditionnels. Il
serait oiseux de s'étendre outre mesure sur ces prévisions problématiques,
et dangereux de prophétiser dans une question aussi complexe ; il est plus
difficile encore de hasarder un pronostic sur les conséquences du nouvel
ordre de choses pour nos vieilles colonies de Saint-Pierre et Miquclon. Nous essaierons
pourtant de noter quelques probabilités. Si
les habitants de Saint-Pierre veulent et savent faire preuve d'initiative, si
leurs autorités lès aident, il semble que là transformation
de la pèche peut leur valoir de sérieux profit's. Nos chalutiers
consomment en moyenne 8 tonnes de charbon par jour de pêche; pour 30 vapeurs
et pour 100 jours de campagne (aller non compris, mais retour compris) il faut
donc 40.000 tonnes de liouille qui laisseront chacune au port d'avitaillemcnt
un minimum de 5 francs pour salaires de manipulations et bénéfices
commerciaux ; voilà donc un premier profit de 200.000 francs non compris
les frets d'arrivée qui, directement ou non, profiteront à la colonie.
Mais il faut bien d'autres choses à un vapeur : de l'eau douée,
des matières grasses, des vivres frais, du sel. des réparations,
autant de sources nouvelles de bénéfices. Mais cette manne ira-t-elle
intégralement à Saint-Pierre? Evidemment non. Dès
maintenant, bon nombre de vapeurs vont se ravitailler à Sydney, soit à
cause de la distance moindre, soit plutôt pour les facilités qu'ils
y trouvent : l'eau et le charbon peut-être moins chers, les réparations
plus faciles et plus rapides, etc. Il y a donc concurrence entre les ports, et
chacun d'eux doit lutter pour attirer à lui et retenir les chalutiers.
Si le voilier s'accommode du temps perdu en longues pannes ou relâches indolentes,
le chalutier est un engin intensif, et c'est pour lui surtout que le temps est
de l'argent. C'est un excellent client et qui paie pour qu'on le serve vite et
bien, vite surtout. Le premier point du programme que doivent envisager les autorités
et les commerçants, c'est l’abréviation des formalités
et des paperasses, c'est l'aménagement du port en vue de faciliter l'entrée
et la manœuvre, c'est la création de l'outillage nécessaire
pour embarquer rapidement le charbon, c'est l’adduction d'une eau suffisante,
c'est la création de cales, de chantiers, de magasins convenables. Si la
rapidité et la qualité priment tout aux yeux du chalutier, il n'est
pas indifférent au prix des services qu'on lui rend, des denrées
qu'on lui fournit, et à cet égard, il convient de se fixer par l'attitude
des ports concurrents, Sydney, Saint-John, Halifax, etc. L'étude
précédente devant sans doute tomber sous les yeux des Sainl Pierrais,
nous saisissons cette occasion pour appeler toute leur attention sur la question
des rogues. La crise qui éprouve périodiquement nos pêcheries
sardinières, et qui a été particulièrement dure de
1902 à 1907, relève de causes multiples, et particulièrement
de la cherté et de la pénurie des rogues. La Norvège fournit
la majeure partie de ces rognes, et notamment les plus belles qualités,
parce qu'elle pratique les pêches de morue au temps de la ponte, et parce
qu'elle soigne admirablement ses préparations ; mais sa production est
limitée et nos besoins s'accroissent. La consommation était localisée
naguère sur les côtes bretonnes et vendéennes ; mais depuis
peu, les pêcheurs du golfe de Gascogne, les Espagnols, les Portugais ont
adopté le même appât, si bien que les prix se sont élevés
et sont maintenant très rémunérateurs, surtout pour les belles
qualités. Nos
sardiniers demandent instamment à tous les centres de pêche d'accroître
leur production et d'améliorer leur technique ; déjà Saint-Pierre
fournit 2 à 3.000 barils par an, d'une qualité acceptable; nous
pensons que l'on y peut faire plus et mieux. Les petits pêcheurs de Saint-Pierre
devraient rivaliser avec les Norvégiens, parce qu'ils peuvent comme ceux-ci
pêcher de bonne heure, au temps où la morue est pleine et où
les rogues sont bien mûres; parce qu'ils peuvent également ramener
chaque jour le poisson à terre, et que les rogues très fraîches
peuvent recevoir dans les habitations tout le soin désirable. Il est facile
notamment de les saler directement en barils et d'obtenir ainsi un produit très
supérieur à celui que les banquiers préparent en vrac. Il'
est possible de copier minutieusement la technique norvégienne qui a fait
ses preuves et ne laisse rien à désirer ; on en retiendra notamment
la nécessité absolue d'un triage rigoureux suivant qualités
et l'on n'oubliera pas que là défaveur relative où sont tenues
nos rogues françaises résulte de l'insécurité où
se trouve le consommateur devant des produits mélangés. Chargé
par le Ministère de la Marine d'une enquête générale
sur la question des rogues, nous enverrons incessamment à tous ceux qu'elle
intéresse, une notice sur les desiderata des sardiniers, sur les progrès
techniques réalisables, sur les conditions nouvelles de l'industrie et
du commerce des rogues. (i)
Sans préjudice d'une quarantaine de vapeurs plus petits, armés au
port de Boulogne pour la pêche aux grandes cordes. VOEUX Après
discussion des rapports et communications qui précèdent le Congrès,
en séance plénière, a voté le vœu suivant : Le
Congrès émet le vœu : 1°
Qu'une subvention soit accordée par le Parlement au budget local de Saint-Pierre
pour l'exercice 1910, afin que la Colonie puisse sans tarder réaliser la
revision des taxes de navigation en ramenant à un franc par tonneau de
jauge le droit de trois francs actuellement perçu ; 2°
Que le Tarif Général des Douanes cesse d'être appliqué
dans la Colonie et qu'il soit organisé à Saint-Pierre un Port Franc ; 3°
Que dès maintenant et en attendant l'organisation du Port Franc, seule
mesure qui doit être définitive, le Gouvernement accorde à
Saint-Pierre l'établissement d'un entrepôt fonctionnant dans les
mêmes conditions que ceux de la Métropole; 4°
Que la pêche au chalut sur les Bancs, de Terre-Neuve soit l'objet d'une
réglementation. (i)
Quelques essais de chalutage auraient été faits dans les parages
de Terre-Neuve en 1900 et 1904 par les armaleurs de Paimpol et de Granville; nous
manquons de détails sur ces tentatives signalées par Darboux, ;Pnbli&ations
de l'Exposition Coloniale de Marseille 1906;, et qui semblent avoir été
faites par des voiliers. (a
Dans les relations étrangères, de fréquentes confusions ont
été faites au sujet du trawl et des trawlers, ces expressions désignant
en Angleterre et en France, le chalut et le chalutier, alors qu'aux Etats-Unis,
elles désignent la grande corde de fond ou palangre et le navire cordier. |
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