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UNE VIE D'EXIL

LA FAMILLE VIGNEAU

Maurice Vigneau, l'ancêtre commun de tous les Vigneau de l'Archipel de Saint-Pierre et Miquelon, et sans doute de tous ceux du Canada, est né à Sainte-Famille, dans l'île d'Orléans, près de Québec, en février 1674. Son père, Paul, était lui-même né dans cette paroisse, de Jean Vigneau, originaire de France, et plus précisément de Saint-Cybard de Poitiers dans le Poitou.

Maurice Vigneau, charpentier de métier, vint à Port-Royal, dans l'actuelle province canadienne de la Nouvelle-Ecosse, en 1701 pour travailler aux fortifications qu'on y érigeait alors. Durant l'automne de la même année, il épousa une jeune fille de la localité, du nom de Marguerite Comeau, qui lui donna douze enfants dont huit fils. Le taux de mortalité infantile très élevé à cette époque fit que seulement six de ces fils survécurent et assurèrent une descendance. Deux d'entre eux, Jacques et Joseph, se marièrent avec deux soeurs, Marguerite et Catherine Arsenault. A la suite du décès de son épouse, Jacques se remaria en 1745 avec Marguerite Bourg. Jean et Simon se marièrent également à deux soeurs, Louise-Isabelle et Marie-Anne Arsenault. Baptiste épousa Anne Poirier et Charles, Félicité Mignault.

En 1731, des Vigneau, dont Jacques alors âgé de trente ans et un de ses frères, étaient établis à la Baie Verte sur le golfe du Saint-Laurent. Propriétaires de bateaux qu'ils commandaient eux-mêmes, et avec l'aide de quelques hardis compatriotes, ils ne craignaient pas, malgré la défense formelle du gouverneur de l'Acadie, de ravitailler en céréales et en bétail la colonie du Cap Breton encore française.

Baptiste vint s'établir à Port-Toulouse avec sa famille en 1720, Joseph en 1738. Voici d'ailleurs, en ce qui concerne ces deux familles, l'extrait du recensement de 1752 des habitants du Cap Breton :

"Joseph Vigneau, habitant caboteur, natif de la Cadie âgé de 37 ans, marié avec Catherine Arceneau, native de Port-Royal âgée de 33 ans, il y a 14 ans qu'ils sont établis dans la colonie.

Ils ont cinq garçons et deux filles : Joseph, âgé de 13 ans, Nicolas, âgé de 11 ans, Jean, âgé de 10 ans, Pierre, âgé de 6 ans, Hippolite, âgé de 3 ans, Rose, âgée de 15 ans, Marguerite, âgée de 7 ans.

Baptiste Vigneau, natif de Port-Royal, âgé de 25 ans, marié avec Anne Poirier, native de la Cadie, agée de 28 ans et il y a un demy qu'ils sont dans la colonie. Ils ont deux garçons et quatre filles : Jean-Baptiste , âgé de 10 ans, Amant, âgé de 6 ans, Marie, âgée de 12 ans, Téotiste, âgée de 8 ans, Marguerite, âgée de 4 ans, Nastazie, âgée d'un an."

En 1749, les Acadiens constamment soumis aux provocations des Anglais, résolurent de déléguer à Paris un des leurs, Joseph Vigneau, "pour informer le Ministre de leur triste situation et implorer l'honneur de sa protection". Ce devait être en vain. La dispersion des Acadiens était déjà décidée. Restait l'exécution qui ne se fit pas attendre longtemps.

Les Anglais avaient décidé de disperser les Acadiens dans diverses colonies anglaises d'Amérique, du Massachussetts à la Georgie, afin d'empêcher leur retour en Nouvelle-Ecosse ou leur ralliement aux forces françaises cantonnées à Louisbourg ou à Québec. C'est ce qu'on appella "Le Grand Dérangement". Ce furent plusieurs milliers de familles acadiennes auxquelles on arrachait des enfants pour les distribuer, à titre d'esclaves, à des familles anglaises. L'historien Anglais Reed écrivait en 1856: "c'était un temps de surexcitation tant naturelle que déraisonnable, un temps oùFrançais et Indiens étaient regardés comme une égale horreur. L'heure était s¤rement fâcheuse pour l'arrivée de ces Français catholiques en des colonies puritaines ou protestantes". Et Steven, l'historien américain de Georgie d'ajouter à son tour: "Sept mille proscrits ainsi dispersés, comme des feuilles par les rafales d'automne, au milieu d'un peuple qui ha?ssait leur religion, détestait leur pays, se moquait de leurs coutumes et riait de leur langage... En débarquant sur ces lointains rivages, ces gens qui avaient connu l'abondance et le bien-être se virent montrer du doigt et repousser comme des vagabonds, comme des mendiants. Ils ne trouvèrent guère de bons samaritains pour guérir leurs coeurs brisés par tant de souffrances." Le gouverneur du Massachussetts alla même jusqu'à promettre des peines sévères aux Acadiens à la recherche de membres de leurs familles, dans une proclamation du 20 avril 1756: "s'ils sont appréhendés hors des limites prévues, ils seront, pour la première offense, passibles d'emprisonnement. S'ils sont pris en faute une seconde fois, ils paieront une amende pouvant s'élever à dix shillings ou recevront en public, qu'ils soient hommes ou femmes, jusqu'à dix coups de fouet chacun."

A tous ces gens, si profondément chrétiens, on interdisait tout contact avec un prêtre catholique, qui n'était d'ailleurs pas admis dans la région. De toutes les familles acadiennes, celle de Jacques Vigneau, surnommé Maurice, et de Marguerite Bourg, son épouse en secondes noces, eut peut-être le plus à souffrir de l'acte criminel des Anglais. Tous les membres de cette famille, père, mère, cinq fils : Jacques, Joseph, Abraham, Pierre et Jean (ces deux derniers avec leur femme et deux enfants) furent déportés, les uns en Géorgie, les autres dans la Caroline du Sud.

Exposés aux constantes vexations d'un ennemi inaccessible, incommodés par une température à laquelle ils ne sont point habitués, les malheureux Acadiens supportent sto?quement leurs souffrances, vivant du maigre salaire de ceux qui, d'aventure, veulent bien leur donner un peu de travail. En dépit de cette misérable situation, Jacques, Joseph et Abraham, comme beaucoup de leurs compatriotes déportés, se marient avec des Acadiennes. Il naît un fils de Jean Vigneau à Savannah en Georgie, le 25 décembre 1755, et un de Pierre en Caroline du sud, le 22 janvier 1756.

Un an à peine s'est-il écoulé que toute la famille se trouve réunie à Savannah et, avec une soixantaine d'autres Acadiens, décide de s'évader sur deux petites goëlettes. Après une navigation pleine de péripéties, ils arrivent devant New-York, mais les autorités s'étant opposées à leur débarquement, ils se voient dans l'obligation de continuer leur route et débarquent enfin sur les còtes du Massachussetts.

En 1757, on les retrouve à Leicester, sans ressources, malades pour la plupart. Personne ne veut les recevoir. Ils sollicitent quelques secours des autorités ; on les leur accorde, mais on se débarrasse de ces importuns. Voici, en effet, une lettre adressée par les conseillers de cette ville au gouverneur du Massachussetts, lettre qui dépeint l'état lamentable de ces pauvres gens : (voir encadré)

" La pétition des conseillers de Leicester expose humblement:

Que vos pétitionnaires, conformément à vos ordres, ont pris soin aussi bien que possible de James Morris ( Jacques Vigneau, dit Maurice ) et de sa famille, qui se compose de vingt personnes en tout et de manière à causer le moins de frais possibles à la province que le co¤t de leur entretien durant la saison d'hiver, a été de 2 shillings-8 dimes pour chaque membre. Nous avions l'espoir, une fois l'hiver passé, de trouver pour ces gens quelque endroit oùils pourraient pourvoir sinon entièrement, sinon à une bonne partie de leurs besoins, mais nous n'avons pu encore rien trouver pour eux, car ces gens sont dans des conditions telles que personne ne veut les prendre à leur service. Le père et la mère âgés respectivement de 56 et 67 ans sont tous les deux infirmes. Le fils aîné est de constitution faible et a quatre enfants ; le second fils a un enfant et sa femme est sur le point de donner naissance à un autre ; le troisième a une femme avec un enfant à la mamelle; le quatrième a une femme qui a accouché dernièrement et qui est encore malade et faible ; le cinquième a une femme et un enfant ; la sixième et dernière enfant a une petite fille. On ne veut plus les garder dans les endroits oùils sont aujourd'hui, et les frais de leur entretien augmentent, parce que nous sommes obligés de faire venir des vivres pour eux des bourgs voisins. En conséquense, vos pétitionnaires vous prient humblement de faire transporter le dit James et sa famille dans un autre bourg oùleur entretien co¤tera moins cher, ou de nous faire parvenir des instructions spéciales à leur égard. "

On peut se demander ce qu'il advint ensuite de Jacques Vigneau et de sa trop nombreuse progéniture. Il faut croire qu'en véritables Acadiens, jamais découragés, ces pauvres gens surent se débrouiller, puisqu'en 1761 et 1762, Jacques, Abraham et Joseph sont à Roxberi, Pierre et Jean à Boston. Cinq des fils de Jacques sont alors mariés : Joseph avec Anne Bourgeois, Abraham avec Marie Bourg, Jean avec Marie Bourgeois, Jacques avec Rose Sire et Pierre avec Magdeleine Sire.

La famille de Baptiste Vigneau (quelquefois Jean-Baptiste), chassée du Cap-Breton le 26 juillet 1758 après la capitulation de Louisbourg, se réfugia en Nouvelle-Ecosse. Cette famille s'agrandit d'un fils, Jacques, né le 10 ao¤t suivant à Dakmul (aujourd'hui Dartmouth, près d'Halifax). Deux enfants de Joseph se marièrent dans ces mêmes parages : Joseph avec Magdeleine Sire et Rose avec Jean Cormier. On se demande comment tous ces braves gens purent vivre tranquillement en plein pays ennemi !

En 1763, à la reprise de possession de l'Archipel de Saint-Pierre et Miquelon par la France, un premier groupe de 116 Acadiens arrive à Miquelon. A la tête de ce groupe et au commandement de son propre navire le "Saint-Jacques", Jacques Vigneau, qui amena une partie de ces gens et sa famille. Baptiste et ses enfants gagneront eux aussi les îles en cette même année.

Le sieur de Rocheblave, officier des troupes du roi sous le commandement de Dangeac, devant l'afflux massif d'Acadiens vers ce petit Archipel, avait décidé d'y rassembler ces derniers afin de les envoyer ensuite vers la colonie de Cayenne oùde nombreux avantages leur étaient promis, les îles n'offrant pas assez de ressources pour des gens habitués à l'élevage du bétail et au travail de la terre. En 1764, Jacques se rendit donc à Chédabouctou afin de ramener à Miquelon d'autres Acadiens et des membres de sa famille. Vint notamment son frère cadet, Joseph, qui arriva lui aussi avec sa propre goëlette la "Louise".

Une fois à Miquelon, les Acadiens refusèrent de quitter l'île. Le sieur Gilbert, qui était chargé de leur transfert, connaissant le caractère acadien, ne se hasarda pas à Miquelon et jugea plus s¤r d'écrire à la population afin de la faire changer d'avis. Dans sa lettre, il écritÅ: "Il n'y a point dans les îles Saint-Pierre et Miquelon des ruisseaux qui coulent le lait ni le mielÅ; au contraire, on peut regarder ces îles comme susceptibles des plus tristes évènements et leur peu d'étendue jointe à la stérilité du terrain nous annoncent que plus il y aura d'habitants, plus il y aura de malheureux... C'est à vous messieurs Joseph et Jacques Maurice (Joseph et Jacques Vigneau) comme chefs, que je m'adresse particulièrement. Je vous connais pour des hommes remplis de zèle, toujours prêts à vous sacrifier pour les intérêts du roi et ceux de vos compatriotes". Ils refusèrent catégoriquement de s'exiler à nouveau et Dangeac d¤t respecter leur volonté.

Cette trève ne durera que quelques mois, car les Acadiens continuant d'affluer, Choiseul donna l'ordre de rapatrier en métropole une partie de la population. 45 Vigneau firent partie des quelques 586 Acadiens qui quittèrent l'Archipel pour la France en novembre et décembre 1765. Dangeac écrivaitÅ: "Me voici bientòt à la fin de l'émigration des habitants de ces isles. Elle m'a occasionné beaucoup de peines et d'embarras et sans doute il en co¤te, quand il faut arracher de leurs établissements de pauvres misérables qui ont sacrifié le fruit de tous leurs travaux pendant quelques années pour se les former et sont forcés de les abandonner dans le temps qu'ils commençoient à en tirer quelqu'avantage". Ces pauvres gens n'arrivèrent pas à s'adapter à la vie métropolitaine et retombèrent à nouveau dans la misère. Emu par leur misérable situation, Choiseul décida, l'année suivante, de les laisser repartir pour l'Archipel. C'est donc à bord de quelques navires, dont la "Louise" de Joseph Vigneau, que les familles Vigneau et une partie des Acadiens s'empressèrent de regagner l'Archipel.

Ces Acadiens s'adaptèrent si bien au métier de pêcheur, que les Anglais, jaloux de leur succès, vinrent jusque dans l'Archipel pour recruter des pêcheurs pour leurs établissements de Nouvelle Ecosse, mais n'y arrivèrent pas.

Jacques Vigneau père mourut à Miquelon le 18 mai 1772, à l'âge de 78 ans, alors que son épouse Marguerite Bourg l'avait précédé dans la tombe deux ans auparavant, le 13 novembre 1770, âgée de 90 ans.

En 1776, toutes ces familles Vigneau comptaient 56 enfants, dont 42 nés à Miquelon. Elles sont encore nombreuses dans la colonie. D'autres Vigneau se sont établis aux îles de la Madeleine oùquelques-uns de leurs ancêtres avaient suivi, en 1793, l'abbé Allain, curé de Miquelon, qui refusa de prêter serment à la constitution civile du Clergé. On en trouve aussi au Labrador et dans la province de Québec. Le célèbre chanteur Gilles Vigneault et l'écrivain Placide Vigneault ont, comme beaucoup de Vigneau de l'Archipel pour ancêtres communs Jean Vigneau dit "l'Ecrivain" et Marie Bourgeois de Miquelon. Que ce patronyme soit écrit Vigneau, Vigneaux ou Vigneault, la souche est la même. Il ne s'agit que de changements intervenus lors de la rédaction d'actes d'état civil ou d'actes paroissiaux.

Un certain nombre de Vigneau se fixèrent en France à la suite des déportations de 1778 et 1793. Plusieurs cependant revinrent à Miquelon, à la suite de la rétrocession définitive de nos îles à la France. C'est ainsi que, le 22 juin 1816, le transport de l'Etat " La Caravane" amena parmi ses passagers, 29 Vigneau, fils et petits-fils de Vigneau qui étaient arrivés à Miquelon en 1763. Parmi ceux qui étaient restés en métropole, une enquête faite en 1822 signale des familles Vigneau, avec plusieurs enfants à Port-Louis (Morbihan), deux familles Vigneau à La Rochelle, avec chacune quatre enfants, une famille Vigneau à Rochefort et sept Vigneau à Bordeaux.

Texte de Jean-Pierre DETCHEVERRY jpdet@cancom.net

Mise en page de Marc Cormier

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